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Pénélope, la semaine qui avait suivi sa nomination, lui avait fait la surprise : elle avait changé les tissages coptes de la vitrine de l’entrée, pour les remplacer par ceux qu’on laissait en réserve depuis toujours, les toiles de lin impossibles à montrer, avec ces motifs noirs qui ressemblent, dans l’autre sens heureusement, à des croix gammées, et elle avait fait installer une vitrine avec un calice magnifiquement patiné. Elle lui avait recomposé, avec seulement deux ajouts, un décor digne de La Dernière Croisade, son film fétiche. Il avait été comme un fou.

* * *

Depuis des jours, il ne lui a pas envoyé un message, aucun mail, pas un like sur Facebook, rien sur Instagram, rien sur Twitter, la solitude actuelle. Sur le site de Baouît, des oratoires servaient à des ermites, des moinillons s’étaient retirés du monde sur ce vaste territoire et vaquaient aux travaux des champs, à la prière et au tissage. On appelle ça une thébaïde, il y en avait plusieurs en Égypte. Un lieu fait pour la vie heureuse.

Le refuge secret des cénobites, voilà tout ce qui l’attend désormais. Elle détaille le cartel du Graal : « Calice liturgique, argent en partie doré, inscription gravée en langue copte ajoutée au début de l’époque islamique sur la bordure de ce vase typiquement byzantin… » Wandrille s’était exclamé en lisant la suite, « Don du champagne Charles Heidsieck, 1990 » : « Un Graal à champagne, mais c’est exactement ce qu’il nous faut ! »

C’est insoutenable pour Pénélope, qui conserve tout de même ses réflexes, puisqu’elle enregistre la ligne suivante « ancienne collection Martine de Béhague ». La mécène qui a offert le cadre de la Joconde avait décidément bon goût. Suit la mention – glissée par la conservatrice de l’orfèvrerie médiévale quand elle est venue apporter le calice – « prêt du département des Objets d’art ». Le Louvre prête donc au Louvre, chaque directeur d’un des huit départements se prend vraiment pour un grand baron. L’objet n’a pas quitté le musée, il aurait suffi de mentionner sobrement « département des Objets d’art ». Il est temps qu’elle parte, elle ne supporte déjà plus ses collègues – alors qu’elle est arrivée depuis si peu de temps…

Aucun visiteur ne se doute qu’elle a apporté ces quelques retouches à la muséographie de « Baouît » pour faire plaisir à Wandrille, pour lui faire une surprise du vendredi soir. Mais il n’y a pas plus de visiteurs que d’habitude, elle est seule depuis dix minutes. Personne pour la voir sortir un vieux mouchoir en papier. C’est de cette routine que « leur couple » était mort, les « surprises du vendredi soir », tout était dit. C’était lamentable. Une publicité pour une marque de lingerie fine. Il avait fini par partir.

Quoi de mieux qu’un champ de fouilles de la Moyenne-Égypte, un site oublié, la zone vide du nord d’Assiout, pour passer à autre chose, survivre dans le néant ?

Léonard a raison, sa directrice a raison, ils savent ce qui est bon pour elle. Elle prendra l’avion.

Ensuite, au retour, elle ira dans des gares et elle les fera sans broncher ces « petits récolements » en région. Le calice elle le boira, jusqu’au dernier grain de sable qui se glissera entre deux dents. Elle ne regrettera pas Wandrille.

14

La nouvelle vie de Wandrille

Paris, samedi 14 avril 2012

Wandrille regrette sa voiture. Pour tous ses amis, sa petite MG bleue faisait partie de ce qu’il ose appeler lui-même « sa légende », toujours en panne sèche, très souvent au garage, pleine de livres, avec cette couleur qui irradie par temps de pluie et des maillots de bain qui sèchent sur la lunette arrière. Mais Diane a raison, le bolide crachotant consomme autant qu’un jet-ski, sa fumée noirâtre est, à l’époque actuelle, une provocation ; Wandrille se lève de son fauteuil, ses années de petit frimeur ont pris fin.

Il a quand même ouvert les sacs-poubelle gris de Pénélope, pour récupérer son stock de crèmes de la polyclinique de Vevey – il n’a rien trouvé, cette peste a dû les vider dans la baignoire en hurlant de rage. Il faudra qu’il se réapprovisionne, sa mère y va bientôt pour sa cure, quand on quitte l’époque petit frimeur pour devenir adulte, les lotions éclat, homme anti-âge et les masques de fraîcheur aux cellules de mouton sont de plus en plus indispensables. Elle a dû tirer la chasse d’eau sur ses Guerlain et ses Diptyque, rien retrouvé non plus – elle a soigneusement rendu les manuels de philo de terminale et la grande photo de Karen Knorr, qu’il n’imagine pas accrocher dans le décor de sa nouvelle vie, elle représente un dindon dans un des grands salons de Versailles, une photo faite à l’époque où Péné travaillait au château, un souvenir dont il n’a vraiment plus rien à faire…

Il pleut, Wandrille a ouvert les fenêtres et mis le son à fond. Il a reçu une chanson de « The Pirouettes ». Un couple de chanteurs qui ont l’air d’être encore au lycée. Il a eu envie d’en faire le compte rendu. Il aime de plus en plus parler de musique. Dans le journal qui le fait travailler en ce moment, il est capable d’écrire sur tout – il a quinze pseudonymes –, du jardinage, une de ses spécialités depuis ses recherches à Giverny, aux recettes de cuisine, parfois on lui confie l’horoscope et il prédit du bonheur à tous, il rédige le courrier des lecteurs, demandes et réponses. Tout cela vite fait bien fait, à la demande.

Les deux Pirouettes, il va dire qu’on pourrait les croire nunuches, les amoureux, mais que lui il les trouve profonds, avec des failles et des chavirages dans les accords qui démentent les paroles. Il ne va tout de même pas finir son « papier » avant d’avoir écouté jusqu’au bout. Dans la vie, tout l’amuse. Sa petite MG à nouveau en panne, il pourrait peut-être la garder finalement, ça va encore coûter une fortune, mais c’est son luxe indispensable – et puis il peut la garer avec celle des parents, elle ne risque rien par ces temps de bottes vertes.

Sa vie a changé. « C’est chouette », dit-il tout haut, pour le plaisir d’entendre son expression favorite. Demain il part. Ce sera son premier voyage avec Diane. Elle passe le chercher dans une heure pour aller boire et danser au Rosa Bonheur, avant ces dix jours ensemble. C’est elle qui a eu l’idée de cette expédition. Il a remboursé le prix de deux billets, pour qu’on ne les accuse pas de se sucrer aux frais de la République. Il se sent un peu comme le général de Gaulle achetant ses propres timbres à l’Élysée.

Son père, ministre de la Culture qui ne connaît rien à la culture, mais qui, avant d’occuper ce poste de manière si invraisemblable que tous les journalistes s’interrogent encore, a été longtemps aux Finances. C’est le domaine qu’il maîtrise. Il ne se trompe pas toujours. Il a même parfois de bonnes idées. Invité par le gouvernement égyptien à découvrir ce que sera le nouveau musée du plateau de Gizeh, au lieu de remplir un avion comme son prédécesseur le faisait avec ses directeurs de grands musées – il ne les connaît pas –, la directrice des musées de France – embarrassant héritage du gouvernement précédent qui n’arrive pas à s’en aller –, les apparatchiks cultureux parisiens, abonnés pique-assiettes de ses réceptions – il en a une peur bleue – et les inévitables nouveaux talents de la presse artistique, il a eu l’idée d’inviter ceux qu’il prenait d’habitude avec lui quand il était à Bercy : une quarantaine de grands chefs d’entreprise, ses fidèles. Toute la presse a salué son audace, apprécié ce formidable bras tendu à l’Égypte au nom de la culture, on a trouvé ça lumineux – sauf les aigles de la presse artistique, qui aiment tant ces voyages gratuits que les précédents ministres déclenchaient de temps en temps. Ceux-là ne vont pas le rater. Le ministre a veillé personnellement à ce que les plateaux-repas dans l’avion soient les pires du marché actuel et qu’on ne serve que de l’eau distribuée à la carafe par les hôtesses pour éviter les photos avec petites bouteilles en plastique.