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Celle qui a applaudi, ce fut évidemment l’irrésistible Diane aux yeux verts. Son père à elle, PDG multicartes, figurait en tête de la liste des invités. Elle trouva formidable d’y aller avec lui, n’était-elle pas chargée du développement des filiales de leur groupe pour la Méditerranée ? Impossible de ne pas emmener « son Wandrille », qui jusqu’alors fuyait toute idée de tournée officielle avec papa. Il avait réfléchi et n’avait pas dit non. Il avait même trouvé ça drôle – en insistant noblement pour que le voyage soit à ses frais.

Une semaine en Égypte, c’était enfin le voyage que Pénélope et lui avaient toujours évoqué et à chaque fois reporté – problèmes de calendrier, missions qu’il faudrait organiser un an à l’avance, chantiers de fouilles interminables et pénibles, ils ne s’étaient jamais décidés à passer « des vacances » dans ce pays que sa petite conservatrice préférée voyait comme son « domaine de recherches ».

Avec Diane, tout devenait par magie simple et agréable. Pas besoin de tout savoir pour apprécier – son père était de son avis. Il y a du bonheur à n’être qu’un touriste. On allait tout leur faciliter, leur montrer les sites, les loger peut-être deux nuits à l’ambassade puis dans les plus célèbres palaces. Pénélope n’en saurait rien, d’ailleurs elle ne voulait plus le voir. Elle avait fait une scène horrible quand elle avait compris que c’était fini. Il était parti, l’installation chez Diane avait été immédiate.

Diane est parfaite, elle organise tout, prévoit tout, leur choisit leurs soirées, trouve les meilleurs restaurants, fait livrer des homards avec du montrachet et du champagne, lui fait découvrir des musiques et des séries, elle n’a pas seulement cette peau bronzée, ces yeux verts, cette mèche blonde absolument naturelle, elle inspire tout de suite le bonheur.

Pénélope, qui l’avait croisée dès la première soirée au ministère de la Culture, avait vu le danger, sur le mode du « mais qu’elle est fade, une blonde stéréotypée, qui n’a rien à dire, qui va finir par grossir ça se voit, qui porte écrit sur le front le chiffre de la fortune de son père, l’arrogance naturelle de ceux qui baignent dans le fric depuis toujours. Je la hais. Elle suinte le cliché. Regarde-moi ça ».

Wandrille n’avait pas vu les choses sous cet angle, Diane l’avait emmené en week-end à Milan pour qu’il l’aide à choisir ses robes, lui avait fait découvrir les vignes de Château-Jaloux – ça ne s’invente pas –, premier cru classé que son père venait de rafler aux Japonais, avait commenté avec lui les projets du nouveau chai commandé à un architecte finlandais lauréat du Pritzker Prize. Il se laissait emporter par ce tourbillon, ravi d’être avec elle – il prenait même plaisir à fréquenter les cocktails du ministère, avec des écrivains bien en cour, des actrices de qualité française et Stéphane Bern dressant des listes de monuments historiques à sauver.

À chaque fois qu’il entendait « Louvre » ou « conservateur », il sortait boire un verre sur la terrasse qui domine le Palais-Royal, et tout allait pour le mieux. Pénélope, qui aurait pu avoir une infinité de reproches à lui faire, après tant d’années ensemble, avait le bon goût de ne pas se manifester – autrement que par les sacs-poubelle. Il n’avait pas trop envie d’avoir à se justifier. C’était ainsi. La vie peut surprendre. Tout le monde autour de lui avait l’air de trouver ça bien et d’aimer Diane. Que la fille d’un des plus grands patrons français sorte avec le fils du ministre de la Culture, ça n’était pas encore dans les journaux, mais c’était plutôt sympathique. Sa mère était à peu près contente, son père moins – il appréciait Pénélope et se méfiait du père de Diane –, mais à partir d’un certain âge on peut se passer de demander l’avis de ses parents.

L’orage éclate. Il se sert son hérésie préférée : un vieux Lagavulin avec des glaçons. Quand il est certain qu’aucun vrai amateur de whisky ne pourra le voir, il fait ça, il ose, sa petite transgression favorite depuis qu’il a quinze ans – pour horrifier son père. On a les révoltes qu’on peut s’offrir.

Diane appelle pour dire qu’elle passera quand même. Rien ne l’arrêtera, surtout pas l’orage. Wandrille sourit : elle prévoit vraiment tout. Elle pense à tout. Elle a toujours une solution. Elle déteste les imprévus.

Son sourire au moment où arrive cette idée, une Diane infaillible et toute-puissante, se brouille un peu, il baisse le son des Pirouettes et referme ses hautes fenêtres qui donnent sur les tilleuls de la place. Il ne fait pas si chaud.

15

La vérité sur les Bonaparte

Paris, samedi 14 avril 2012

« Vous avez conscience, professeur Leduc, que si vous faites à la face du monde des révélations pareilles, vous ne pourrez plus jamais aller passer vos vacances en Corse. Ils vont vous cueillir dès l’aéroport ! Adieu la plage du Liamone, finis, les glaces de chez Geronimi, les ombrages des grands arbres du cours Napoléon pour le café du matin, terminés, les petits beignets au brocciu ! Ça va être la carabine ! »

La princesse de Salerne, comtesse de Bénévent, cousine des Bourbons et des Habsbourg – mais sans aucune parenté avec les Hohenzollern-Sigmaringen, elle y tient –, se sent rajeunir. Le tourbillon des siècles glisse sur elle et la réchauffe, elle se revoit à dix-sept ans sur cette route de Basilicate, sur son scooter, son premier baiser avec son prince, qui était alors le plus charmant et le plus fauché de la Botte. Elle avait résolu de se l’offrir. Elle transforma son prénom de Veronica en Viktoria-Eugénie. Elle ne le regretta jamais. Elle aimait le poids de l’Histoire.

L’homme qu’elle craignait le plus au monde, ce professeur Leduc, sorte de cryptorévolutionnaire qui conservait avec fierté son prénom de Gérard, cauchemar des dynasties en tout genre, terreur de la noblesse, liquidateur sans quartier de toutes les généalogies – l’homme en blouse blanche des reportages, qui fait blêmir jusqu’aux équipementiers automobiles, empereurs des pâtes alimentaires, parrains de l’immobilier de la Côte d’Azur, tous ces gens qui, comme les royalties, ont l’habitude de passer les clés au fils aîné –, vient de lui apporter sur un plateau de vermeil la tête moustachue et calamistrée de celui qu’elle hait le plus, Napoléon III.

Cet imperator de carnaval qui avait traité de « principule » l’auguste Ernest-Ranuce VII, prince souverain de Salerne, aïeul direct de Leopoldo, son cher époux, menacé de déportation s’il ne cédait pas ses terres à la nouvelle monarchie unitaire, ces chiens venus de Savoie, rustres et avides, voilà qu’il était à leur merci. Elle avait le secret des Bonaparte.

Leduc a trouvé dans un manoir anglais une mèche de cheveux coupée par une admiratrice sur la tête du napoléonide vaincu par la guerre de 1870 et exilé, réfugié en Grande-Bretagne après le désastre de Sedan. Gourmandise absolue pour le spécialiste de génétique moléculaire, il n’y avait pas besoin de microscope pour voir qu’il restait dans cette relique un certain nombre de pellicules, le régal du détecteur d’ADN, sa dégoûtante gourmandise.

Le professeur a comparé avec une autre mèche, conservée dans un médaillon que l’impératrice Eugénie portait autour du cou, contenant des cheveux revenus du Zoulouland, prélevés sur le cadavre de leur fils, le prince impérial, ce pauvre jeune homme qui ne fut jamais Napoléon IV que pour une poignée de partisans, Loulou, héros mort à vingt-trois ans sous l’uniforme britannique, percé par les Zoulous de vingt-trois coups de sagaie, « tous reçus de face ».