Выбрать главу

Tout concorde. Loulou était le fils de son père. La légende demeurait intacte. L’impératrice Eugénie n’avait pas fait de bêtise. Mais pourquoi arrêter l’enquête en si bon chemin ? L’identité des deux ADN prouvait l’authenticité des deux échantillons de cheveux. Sur cette base, l’enquête Bonaparte pouvait continuer.

Leduc est allé ensuite trouver les descendants du comte d’Orx, réputé issu d’un fils bâtard de Napoléon III : confirmation éclatante, grande fête chez eux dans les Landes, séquence ADN identique.

« Professeur, vous n’êtes tout de même pas venu nous donner la liste des descendants par la main gauche de cet usurpateur.

— Je pense, principessa, que vous me voyez venir. Nous détenons désormais un ADN confirmé de Napoléon III…

— Un Corse aux cheveux gras, ça ne m’étonne pas.

— Gras oui, mais corse ? Ces analyses préliminaires vont me permettre de répondre à une vraie question : était-il réellement le neveu de Napoléon Ier ?

— Ah, ça, c’est passionnant. »

Elle s’installa dans un plus large fauteuil, abandonnant pour mieux suivre sa petite chaise Chiavarina dont elle faisait dangereusement crisser le dossier doré en se disant que c’est du petit bois qui flambe bien.

« Au moment de sa conception, fin 1807, il est établi que sa mère, la belle et volage Hortense de Beauharnais, fille du premier mariage de Joséphine avec un coquet général que Robespierre avait envoyé à la guillotine, comme vous le savez, madame, n’avait plus guère d’occasion de voir de près Louis Bonaparte, frère de Napoléon, roi de Hollande, le triste mari qui lui avait été imposé par la politique.

— Je vous vois venir. On a beaucoup dit ça en effet, mais sans preuves. Pour les historiens sérieux, ce sont des ragots.

— Vous allez me voir triompher. On n’a pas encore trouvé d’ADN de Louis Bonaparte, il faudrait ouvrir son tombeau dans la petite église de Saint-Leu. C’est à côté de Malmaison.

— Aucune amoureuse n’avait de médaillon avec ses mèches ?

— Rien de sûr. En revanche, on a des mèches de Napoléon Ier en assez grand nombre, qui ne sont pas toutes fausses, et les descendants de son autre frère, Jérôme, qui composent la famille impériale d’aujourd’hui m’ont fait très bon accueil. Ils veulent savoir. »

La révélation était imminente, la princesse de Salerne se trémoussait et observait l’écran depuis son « confortable » en velours de Gênes rouge. Le professeur Leduc démontra alors, avec quelques mots simples prononcés sur un ton pondéré, quelques images de séquences ADN, que Napoléon Ier et Napoléon III appartiennent sans aucun doute possible à deux familles absolument différentes.

« Leurs ADN n’ont vraiment rien en commun. Aucune parenté. Oh, on le savait à l’époque. Souvenez-vous du fils de Jérôme, le bon gros prince Napoléon qu’on surnommait Plon-Plon et qui n’était pas bête du tout, son portrait trône au musée d’Orsay, il disait à Napoléon III, au palais des Tuileries, devant témoins : “Regarde-toi, tu n’as rien de l’Empereur !”, et son soi-disant cousin répondait : “Hélas si, j’ai sa famille…”

— Il avait de l’esprit, ce qui en effet l’exclut a priori du clan Bonaparte, gens sans humour. Nous nous serions donc fait voler notre royaume par un usurpateur, un aventurier, un sorti de rien, allié à ces autres grands voyous, Garibaldi et Victor-Emmanuel, la lie…

— Hortense avait un certain humour, la fille de Jérôme, la princesse Mathilde, était très drôle, ne les jugez pas aussi vite ces Bonaparte… Certains savaient qu’Hortense avait un autre fils, Charles Demorny, en un seul mot, du nom d’un vieil officier de la garde d’honneur de Joséphine recruté on ne sait trop sur quels critères, à qui on avait donné une petite pension pour qu’il endosse la paternité. Ce demi-frère de Napoléon III, devenu Charles de Morny, puis le comte de Morny, puis le duc de Morny, a été un des hommes les plus brillants du Second Empire. Le vrai père de ce personnage interlope était le comte de Flahaut, un officier qui portait beau et collectionnait les maîtresses.

— Ce pourrait être lui, le vrai père de Napoléon III ? Il serait le frère de Morny, et pas son demi-frère ? Ce que vous me dites est merveilleux. Il faut le faire savoir. Ce sera pour mon mari, et pour moi, une revanche historique ! Les Bonaparte sont foutus de chez foutu. Vite, un livre !

— Je n’ai pas encore tout démêlé. J’aimerais en apprendre plus sur ce comte de Flahaut, j’enquête. Il était né un peu avant la Révolution, en 1785, mais je n’en sais pas grand-chose, je cherche quelle autre famille il aurait pu laisser. Je sens que c’est lui le plus mystérieux de tous. Vie trop romanesque pour ne pas cacher autre chose : il avait servi Napoléon Ier, il n’avait pas été de l’expédition d’Égypte, mais dès la seconde campagne d’Italie, on le voyait partout auprès de lui, mollet avantageux, uniforme chamarré. C’est Talleyrand qui encourage le début de sa carrière.

— Ne me parlez pas de celui-là ! Le pire de la bande !

— On s’est interrogés bien sûr. On a dit que si Flahaut était aussi bien vu par Talleyrand c’est qu’il était son fils. On a même dit que Flahaut considérait le Diable boiteux comme son père, et qu’ainsi ce fin diplomate qu’était Morny était son petit-fils et tenait de lui.

— Le talent de la diplomatie et de la fourberie serait génétique ? Une autre enquête pour vous. Si vous arrivez à me détruire comme cela, un par un, tous mes ennemis historiques, je vous prends à mon service ! J’offre des brosses à cheveux. On va vous faire chevalier de notre ordre de Saint-Balthazar-le-Grand. Vous aimeriez ? C’est un ruban vert tendre. Ça vous ira. Qui était la mère de l’individu nommé Flahaut ?

— La comtesse de Souza, ou du moins on l’appelait ainsi, née d’une des courtisanes qu’on éduquait au Parc-aux-cerfs, le vivier des maîtresses de Louis XV à Versailles. C’est presque trop beau. Ça ajouterait, encore une fois par la main gauche, à Morny, et à Napoléon III peut-être, une ascendance royale bourbonienne…

— Des bâtards, des bâtards partout, des bâtards de bâtards. Mon mari va être aux anges.

— Que voulez-vous dire ?

— Mais rien… C’est drôle, voilà tout.

— Mais très certainement, madame… Les bâtards dans l’Histoire sont plutôt chanceux et talentueux, plus que tous ces ennuyeux fils légitimes. Dunois, le bâtard d’Orléans, a aidé Jeanne d’Arc, et Guillaume le Bâtard, duc de Normandie…

— Tout le monde sait tout ça par cœur.

— Flahaut parade parmi les officiers dans la suite de Louis Bonaparte, c’est là qu’Hortense remarque ce beau cavalier. Mais ce qui est intéressant c’est qu’il a vécu très vieux.

— C’est intéressant, ça ?

— Napoléon III le fit sénateur, ambassadeur à Londres, grand chancelier de la Légion d’honneur, incarnant une sorte d’autorité morale sur toute la France, quand on y pense, veillant à l’équité dans la distribution des décorations et des dignités, et il est mort, je crois, le jour de la bataille de Sedan, qui vit l’écroulement du Second Empire et la reddition de Napoléon III qui remit son épée aux Prussiens. Une vie de roman.

— Napoléon le Petit ! Quel déshonneur. Faites ouvrir le tombeau du comte de Flahaut ! Mort le jour de l’abdication de son fils ! Mort de chagrin !

— Il est au cimetière de Montmartre, c’est scellé, je ne vais pas devenir profanateur de sépultures. La loi l’interdit. Quant au caveau Morny, au Père-Lachaise, il a eu comme ultime pensionnaire la plus sympathique de cette microdynastie, Mathilde de Morny dite Missy, qui fut la fameuse maîtresse de Colette et qui ne dédaignait pas, vers 1910, d’apparaître costumée en Napoléon avec la mèche, l’uniforme de chasseurs, le petit chapeau en castor et la redingote grise. C’était saisissant de ressemblance. On a des photographies, qu’elle dédicaçait. Elle apposait ses armoiries sur des affiches de café-concert, avec délice et effronterie. Elle n’est morte qu’en 1944. C’est Sacha Guitry qui paya son enterrement, un peu comme s’il était le véritable auteur de toute cette aventure, ce film qu’il n’avait pas tourné, Si les Flahaut nous étaient contés. »