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Meurtre avec couronne

Entre Paris et Le Caire, lundi 16 avril 2012

Pénélope a changé de place dans l’avion. Elle a trouvé plus convenable de demander à être « déclassée ». Comme sa directrice de département l’a laissée partir à sa place, c’est elle qui mène le petit groupe des fouilleurs du Louvre. Olga Vanhuyssum avait pris une première et laissé tout son monde à l’arrière. Il paraît que c’est courant et que la présidente de Versailles a même fait cela avec un groupe de journalistes qu’elle cornaquait à la Cité interdite, en leur disant avec un sourire crispé digne de la reine des abeilles observée au microscope, qu’elle « avait hélas à travailler ». Pénélope tient à sa réputation de brave fille.

Elle en a fait des voyages en Égypte, ça a commencé avec le groupe de spécialité de l’École du Louvre, quinze jours pour tout voir. Puis elle est revenue pour quatre ou cinq colloques au Caire, et depuis qu’elle est au Louvre elle a eu droit à deux convoiements, des statuettes à aller chercher pour des expositions. Jamais de croisière, que du travail. Elle connaît à peu près tout, et elle a comblé ses lacunes avec des fiches. « Tu es une livresque », lui disait toujours Wandrille. Elle ne connaît pas de visu chaque tombeau de la vallée des Rois, mais elle en maîtrise les plans et l’iconographie, sans risque d’erreur.

Elle n’a jamais pris le temps de découvrir l’Égypte, de s’y perdre, d’errer sans qu’on lui dise où elle doit aller. Elle a envie de voir enfin Baouît. Elle ne peut pas dire à l’équipe qu’elle dirige qu’elle ne connaît ces paysages qu’en photo. Cela dit son collègue des peintures du XVIIe siècle, un vieux baron du Louvre qui a fait la grande exposition historique sur Charles Le Brun, a osé lui avouer, mi-honteux mi-fier, qu’il n’était jamais allé à Vaux-le-Vicomte et qu’il ne connaissait les plafonds que par les « excellentes photos en noir et blanc qui sont dans les boîtes à la doc. De toute manière, on ne peut vraiment juger d’une peinture que par le noir et blanc, tous ceux qui ont un œil vous le diront ». Toute honte bue !

L’hôtesse a tenu à apporter à Pénélope un magnifique plateau de nourriture sous cellophane, coquillettes bourguignonnes et macaron surgelé, qu’elle refuse avec un sourire, et tous les journaux, qu’elle feuillette machinalement pendant le décollage jusqu’à ce qu’un article attire son regard.

Il est question du musée du palais du Tau, avec une grande photo de cette cour pavée qui borde la cathédrale des rois de France et de ce monument qu’elle a réussi à ne jamais visiter de sa vie, encore une lacune…

Au moment où elle part s’enterrer à Baouît, c’est à Reims qu’il y avait un mystère ! C’est là qu’il fallait qu’elle aille. Sa directrice le lui avait bien dit, avec l’instinct des directrices. Encore raté…

Meurtre au musée : Arsène Lupin s’attaque à Néfertiti

Un crime vient d’avoir lieu à Reims, dans le sanctuaire qu’on imaginait le plus sacré : le trésor des rois de France. La victime, Yvonne Jubinal, était la plus ancienne des agents de surveillance, elle devait partir à la retraite à la fin de cette année. Cette femme d’expérience, en poste au palais depuis plus de trente ans, était de permanence ce dimanche-là. Elle a été retrouvée au sol, tête fracassée, d’horribles plaies au visage. L’arme du crime ? La couronne de Louis XV, qui a explosé sous le choc, avec ses diamants, ses rubis, ses saphirs, sa monture lourde aux griffes de métal. La plus grosse pierre s’est détachée, un diamant rectangulaire qu’on appelle le Régent, et qui a été retrouvé à quelques mètres du cadavre.

Le drame n’a pas été difficile à reconstituer, et la gendarmerie de Reims a aussitôt communiqué les premiers résultats de son enquête. À côté de la cathédrale des sacres, le Tau contient des merveilles. La salle du trésor cache sous ses lambris une armature de métal qui en fait un coffre-fort.

Le meurtre semble être une sorte de bavure au milieu d’un incroyable cambriolage perpétré dimanche matin, pendant l’office. L’archevêque, qui passait comme chaque année quelques jours de vacances dans une pension de famille tenue par des religieuses à Menton, est revenu dans la nuit. C’est pendant la première messe, vers 8 heures du matin, que les événements ont eu lieu. À l’époque de la monarchie, une porte mettait en communication le palais épiscopal, devenu aujourd’hui monument-musée, et la cathédrale. C’était par là que le roi passait en fanfare lors de la cérémonie du sacre. Cette porte est ordinairement fermée, sauf qu’il n’est pas rare que l’administrateur du palais, qui en a la clé, « pour des raisons de sécurité » a-t-il déclaré aux enquêteurs, en fasse usage. Ce dimanche matin, cet homme qui ne fait pas mystère de son engagement catholique, était passé par ce chemin direct « pour aller à la messe ». Avait-il omis de refermer ? L’enquête le dira, mais il est certain que le cambrioleur s’est introduit par le passage royal, est allé droit à la chambre forte qui était en cours de modernisation et fermée au public. À cette heure-là, le palais du Tau est désert. Une vitrine était plus vulnérable que les autres, celle qui avait été débarrassée la veille de sa structure en chêne pour qu’on puisse changer le mécanisme de protection. Celui-ci était apparent, il a suffi d’un pied-de-biche pour le faire sauter. Les caméras de surveillance fixées au mur avaient été désactivées.

Une seule pièce a disparu, ce qui suscite de nombreuses interrogations : il y avait dans cette vitrine centrale le très précieux calice dit de saint Remi, le célèbre talisman de Charlemagne offert par l’impératrice Eugénie très âgée après les bombardements de la guerre de 1914 et la couronne de Louis XV. Le cambrioleur, qui ne devait pas être armé, s’en est saisi quand il a vu qu’il était « dérangé » par Mme Jubinal, qui effectuait une ronde de routine. Il la lui a jetée au visage. Elle s’est effondrée. Un second coup a été porté : comme la victime, à terre, devait se débattre et crier, il a ramassé l’objet et l’a projeté violemment, une seconde fois. Le joyau historique a explosé. Le coup a été mortel, l’homme s’est enfui sans avoir le temps de ramasser une seule pierre précieuse. L’équipe de l’accueil arrivait. C’est un bijou égyptien, connu sous le nom de « chevalière de Néfertiti », qui l’intéressait : seule cette pièce manque.

Que faisait cette bague gravée de hiéroglyphes dans le trésor de nos rois ? Il semble qu’elle ait été apportée elle aussi par Eugénie, qui l’aurait reçue en cadeau lors de l’inauguration du canal de Suez, à laquelle elle avait assisté avec Ferdinand de Lesseps. Le mystère mérite d’être éclairci, car, déclare l’administrateur, « l’origine de cet objet bien connu et absolument invendable, qui peut-être avait appartenu à l’épouse d’Aménophis IV dit Akhenaton, le Pharaon- Soleil, explique sans doute les raisons de l’intérêt qu’il constituait pour le cambrioleur. Rien ne justifie la perte de la meilleure de nos agents de surveillance. Nous sommes effondrés ». La police enquête, mais celui qui se sent, avec le désespoir dans la voix, le responsable involontaire de ce fric-frac, a alerté aussi, de son côté, le département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre.