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Turbulences de l’équipe du Louvre dans l’avion

Tout est à moitié faux dans cet article. Pénélope fait passer son journal dans les rangs. Ses soldats se passionnent. Ils savent bien que ce n’est pas parce qu’une bague porte le nom de Néfertiti – on dit dans le jargon « est inscrite au nom de Néfertiti » – qu’elle a été « la chevalière de Néfertiti » avec laquelle elle aurait cacheté ses lettres les plus brûlantes. Ces bagues portant des noms royaux sont nombreuses en Égypte, ce sont plutôt des bijoux d’homme. Le fonctionnaire ou le dignitaire qui portait celle-ci appartenait à la reine ou à l’administration de son palais. Pénélope prend la parole. On l’écoute : elle est en charge du catalogue des bijoux. Elle s’exprime bien, elle a tous les exemples en tête. Elle va mieux. Ça a été instantané.

La petite équipe se compose de quatre personnes, deux garçons en grand débraillé archéologique, un minet style École du Louvre en polo mauve et une fille plus soignée avec un sac en toile de la Fondation Custodia, le genre sérieux.

« D’abord, dit Jonathan, le gandin de la troupe, une simple recherche en ligne permet à n’importe quel journaliste de savoir que la couronne de Louis XV est au Louvre, dans la galerie d’Apollon. Qui ne sait pas ça ? Le Régent n’a jamais été à Reims, en tout cas pas depuis le sacre de Charles X en 1825. Au palais du Tau, il y a une copie, mais qui peut faire mal, c’est du quartz, de la verroterie, du métal. Projeté à la vitesse d’un ballon de rugby, ça ne pardonne pas…

— L’article est scandaleux. Il évoque Arsène Lupin, ajoute la jeune fille sérieuse, qui s’occupe des relevés des rapports de fouilles du département depuis cinq ou six ans. Le gentleman-cambrioleur ne tue pas, et il laisse sa carte de visite. Celui qui a fait cela est un salaud, un porc, pas Lupin…

— Mais l’assassin était plus au courant que le journaliste : il savait, lui, qu’il n’y avait aucun intérêt à ramasser ces cailloux, et que la couronne qu’il a pulvérisée sur cette pauvre dame Jubinal était en toc. Il avait peut-être eu le temps de lire le cartel. Triste fin pour la pauvre femme… »

Pénélope prend enfin la parole, à moitié retournée sur son siège comme si c’était un prie-Dieu. Le Louvre possède un de ces anneaux au nom de la célèbre reine, dans une des vitrines du rez-de-chaussée. L’histoire de l’impératrice Eugénie recevant des babioles égyptiennes en hommage n’a rien d’invraisemblable, mais que savait-on de Néfertiti et d’Akhenaton sous le Second Empire ? On parlait de Ramsès, de « Toutmès », on avait déchiffré déjà beaucoup de choses, mais on n’avait pas encore fouillé Tell el-Amarna, la capitale nouvelle créée par les adorateurs du dieu unique, Aton, et le fameux buste de Néfertiti qui est à Berlin n’a été découvert qu’en 1912. La bague avait dû s’échapper lors d’une fouille clandestine.

« Il est faux, le buste de Néfertiti, déclare le plus jeune des fouilleurs.

— On n’en saura jamais rien. Les collègues allemands seraient prêts à envahir l’Alsace et la Lorraine si on le leur démontrait. Les analyses en thermoluminescence ont prouvé…

— Que les matériaux sont de l’époque, je sais, les pigments, tout ça, mais forcément, ils étaient en train de fouiller l’atelier d’un sculpteur… Ils avaient tout le matériel sous la main. Vous en connaissez d’autres des bustes de ce genre-là, style vitrine de grands magasins 1900, dans l’art égyptien ?

— Bon c’est fini, le débat est vieux comme le monde, et ça n’est pas le sujet, revenons à cette bague.

— Bien, mademoiselle Pénélope. »

Même ceux qui doivent être pendant quelques semaines sous ses ordres se moquent d’elle dès le décollage de l’avion, cette mission va être très amusante. Elle les écoute, leurs analyses sont pertinentes. Des égyptologues qui dissertent sur un cadavre, ça ne doit faire peur à personne.

Les journalistes de Reims travaillent trop vite. Ils n’ont pas Google. Une vieille photo de cet anneau est accessible en ligne. L’un des fouilleurs de l’équipe de Pénélope se souvient même d’avoir rédigé la notice d’une bague similaire qui se trouve au Louvre pour la base en ligne des collections égyptiennes des musées de France. Pénélope fait comme si elle était au courant…

Le garçon se souvient qu’il s’était intéressé alors à la bague de Reims, vraisemblablement offerte à Joséphine ou à sa fille par Dominique Vivant Denon. Il l’aurait trouvée au cours d’une historique séance de « débandelettage de momie ». La momie était arrivée on ne sait trop comment chez cet excellent homme dans son appartement du quai Voltaire. Ces rendez-vous mondains étaient très à la mode en France et en Angleterre. On poussait des exclamations de frayeur et de joie quand apparaissait un doigt de pied ou un hippopotame bleu. Le talisman était décrit en effet pour la première fois dans les collections de la reine Hortense, fille de Joséphine, qui l’avait offert à son fils, le futur Napoléon III. Voilà pourquoi l’impératrice Eugénie l’avait légué au trésor de la cathédrale de Reims, car il faisait partie des joyaux secrets de la famille Bonaparte, avec le fameux talisman de Charlemagne. Elle avait fait porter au musée les deux pièces ensemble.

Le talisman de Charlemagne est tout aussi romanesque : lorsqu’au Moyen Âge l’empereur Otton avait exhumé l’homme à la barbe fleurie, il s’était saisi du médaillon que son illustre prédécesseur avait autour du cou. Ce pendentif, pièce maîtresse du trésor de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, avait été offert à Joséphine Bonaparte par un clergé désireux d’être bien en cour. La petite histoire veut qu’elle l’ait porté sous sa robe le matin du sacre et sur elle le jour de sa mort, que son petit-fils ne s’en séparait jamais…

« Son petit-fils ? demande Pénélope, égarée.

— Oui, explique le jeune rédacteur de notices, visiblement passionné de trésors, c’est pourtant plus facile que les dynasties des pharaons. Napoléon III est le neveu de Napoléon Ier mais il est aussi, par sa mère, le petit-fils de Joséphine. C’est pas bien compliqué… Zone de turbulences, ceintures.

— Je crois que je vois. Hortense, fille de Joséphine, femme de Louis Bonaparte, mère de Nap. III. Et alors, il en a fait quoi de ce talisman ?

— Il l’avait dans une boîte à thé, avec la bague égyptienne, quand il séjourna au fort de Ham après une de ses conspirations ratées. C’étaient ses porte-bonheur. Il a commandé ensuite un superbe reliquaire pour présenter le tout dans sa chambre aux Tuileries, qu’il emporta dans son exil en Angleterre…

— Il aurait pu faire un don au Louvre, on aurait eu la bague.

— Eugénie, dont on disait en effet, l’article n’a pas tout à fait tort, qu’elle portait cet anneau au doigt quand elle était allée inaugurer le canal de Suez, a voulu faire un don symbolique à la France meurtrie par la Première Guerre. Au fond, elle avait été royaliste toute sa vie, sans oser trop le dire, elle avait choisi non pas le Louvre de la République mais le trésor de Reims. Voilà pourquoi la bague au nom de Néfertiti s’est retrouvée là au milieu des fanfreluches et des accessoires de théâtre du couronnement de Charles X…