L’image du petit recroquevillé qui était en face de lui, sur la botte de paille, le frappa. Il pensa à ce que Joséphine lui avait raconté, les prisons, la Terreur, ce garçon qu’elle avait vu une nuit, couvert de vermine… C’est à elle, à elle seule, qu’il pourra raconter cette journée, s’il revient. Il doit revenir. À Paris. À elle.
Talleyrand a tout combiné, il a négocié secrètement avec les Anglais cette expédition d’Égypte qui ne servirait pas plus que cela la gloire de la République, diversion politique qui permettrait au jeune chef de réapparaître encore plus fort, encore mieux armé, nimbé de légende. Il lui faudra ensuite être acclamé en héros, pacifier le pays, refaire la guerre en Italie. Les Russes envoient des troupes là-bas, pour contrarier sa première conquête, grignoter son œuvre, les chiens. Ils ont même osé enrôler Pozzo di Borgo, Charles André Pozzo, son rival corse, son voisin d’Ajaccio, qui voulait s’imposer dans l’île contre le clan Bonaparte en profitant de la Révolution. Sans foi ni loi, Pozzo. Le goût de la vendetta l’a poussé à devenir officier dans l’armée du tsar, contre son pays. Même ici, au bout du monde, dans ce décor d’apocalypse, penser à Pozzo met le général hors de lui. Il va falloir rentrer, rétablir l’ordre, faire rendre gorge aux Pozzo, aux Anglais, aux Russes, aux Autrichiens, s’occuper bien des Espagnols et de tous les Bourbons qui restent. Les problèmes corses doivent rester en Corse. Les Corses doivent se sentir français.
Les Anglais avaient compris que leur intérêt était de le laisser passer à travers la Méditerranée : s’il mourait en Égypte, bon débarras, s’il revenait, il déstabiliserait la République. Puis le même Talleyrand l’a convaincu que c’était à lui seul, Bonaparte, d’y aller, de laisser croire au Directoire qu’il serait ainsi écarté, envoyé loin.
Pour le décider à accepter l’aventure, ce grand voyage, le Diable boiteux a voulu lui glisser dans la poche une carte majeure. Il lui a révélé ce que nul ne sait en France, ni en Europe, ce qui les met tous les trois à l’abri, Joséphine et lui – et lui aussi, d’abord peut-être, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, l’ancien évêque d’Autun, heureux de tirer toutes les ficelles. Personne n’avait imaginé, lors de ce déjeuner dans le petit hôtel de la rue Chantereine, rebaptisée depuis peu « rue de la Victoire », où le jeune ménage Bonaparte s’est installé, que toutes ces combinaisons, cette martingale pour gagner à tous les coups, aboutiraient à cette désolation, à ce lazaret de Jaffa.
Joséphine connaissait des bribes du grand secret, Talleyrand qui en savait tout s’est allié à elle pour le convaincre que, fort de ce talisman, il ne risquerait rien, ni les Anglais, ni le désert, ni les agioteurs, ni les espions royalistes à la solde des princes étrangers, ni les deux frères de feu Louis XVI et leurs piètres partisans, ni les armées aux frontières. Le seul risque, malgré tout, c’est d’être abattu avant le retour, de mourir ici, de ne jamais sortir des sables, de finir comme un sphinx de la Révolution.
Il y avait pensé dès les premiers jours, sur le bateau, avant d’accoster dans le vent tiède d’Alexandrie : l’Égypte garde depuis toujours les secrets des hommes. Il a refusé d’être initié à tous ces mystères d’Isis et d’Osiris auxquels personne ne comprend rien, mais depuis qu’il est au pays des anciens pharaons, il sait que c’est aux dunes et aux rochers, aux temples et aux tombeaux qu’il doit tout dire. Il doit confier à leur garde l’histoire de la France. Leur livrer son amour pour Joséphine. Leur offrir les projets les plus imparables du citoyen Talleyrand-Périgord. Dans la grande pyramide, il s’était demandé : serait-ce ici que je déposerai le secret de la France ?
Quand Monge, athlète et mathématicien, un des savants qui l’ont accompagné, avait été le premier à faire l’ascension de la deuxième pyramide, il s’était dit que peut-être ce serait là-haut, sous le ciel, qu’il trouverait le refuge le plus sûr, celui que nul ne profanerait jamais. Mais bon, si Monge peut y bondir en vingt-cinq minutes, c’est trop facile encore…
Toutes les tombes ici sont vides parce qu’on a su les piller. Les Égyptiens et les peuples de cette côte de l’Orient reniflent les trésors à travers les collines, éventrent tout, voleurs indifférents aux grandeurs qui les entourent depuis au moins l’époque de César et de Marc Antoine. Dans sa maison du Caire, il s’était demandé une nouvelle fois où il pouvait cacher « la preuve », pour qu’on puisse la retrouver si jamais lui ne s’en sortait pas vivant. Aujourd’hui, il avait une idée.
Un lazaret c’est la maison de Lazare, l’homme que tous avaient cru mort et qui ne l’était pas. Un brave garçon. Tout est dit. C’est aussi de Jaffa que partit le bateau de Jonas dans la Bible : après avoir vécu caché dans le ventre de la baleine, il est lui aussi revenu à la lumière. Deux symboles limpides. Pour qui sait comprendre, Jaffa et son lazaret forment comme une charade.
Le grand secret, il le possède pour gouverner, il utilisera bientôt cette arme de guerre à Paris – mais, par une précaution qui peut-être n’aura rien d’inutile, il en cachera ici la preuve. On le découvrira dans dix ans, dans cent ans, peu importe, et on comprendra. Il a eu cette idée en croisant Denon, quelques minutes plus tôt, qui laissait tomber de ses lèvres de vieux pastels, en voyant les corps amoncelés contre les murs : « Les damnés… Michel-Ange… Le Jugement dernier de la chapelle Sixtine… »
Son secret, le secret qui allait lui donner un sceptre, c’était à ces soldats, qui par son ordre recevraient tout à l’heure le poison, qu’il en confierait la garde. Ils l’emporteront au paradis des guerriers – s’il existe. Cet après-midi, ce brave soldat du génie qui n’avait pas l’air si atteint que cela, gâchera du ciment sur les pierres. Ce sera vite sec ici.
Napoléon y repensera encore à Sainte-Hélène, devant Emmanuel de Las Cases prenant tout ce qu’il dit en note et inventant parfois le reste. Jaffa continuait de le hanter. Il n’avait pas le choix : dire aux médecins, à mi-voix, qu’il allait falloir tuer tous les hommes entassés là pour enrayer l’épidémie. L’ordre horrible, avec lequel il savait qu’il lui faudrait vivre jusqu’à la fin de ses jours.
Pour les récompenser, ceux qui allaient mourir – et il ne le dit pas à celui qui écrivait son Mémorial sur l’île du dernier exil –, il avait déposé ici, dans la chapelle, le talisman qui lui donnerait bientôt le pouvoir. C’était fait. Le secret de Joséphine et de Talleyrand, son arme secrète : il l’avait scellé au centre de l’enfer.
PREMIÈRE PARTIE
Loin de Baouît
« Il oublia et la Grande-Bretagne, et son nom inscrit sur le livre d’or de la noblesse, et ses châteaux du Lincolnshire, et ses hôtels du West-End, et Hyde-Park, et Piccadilly, et les drawing-rooms de la reine, et le club des Yachts, et tout ce qui constituait son existence anglaise. Une main invisible avait retourné le sablier de l’éternité, et les siècles, tombés grain à grain comme des heures dans la solitude et la nuit, recommençaient leur chute.
L’histoire était comme non avenue : Moïse vivait, Pharaon régnait, et lui, Lord Evandale, se sentait embarrassé de ne pas avoir la coiffe à barbes cannelées, le gorgerin d’émaux, et le pagne étroit bridant sur les hanches, seul costume convenable pour se présenter à une momie royale. »
1
Le check-up de Mona Lisa
Pénélope a posé son manteau sur le tas de vêtements qui s’amoncellent devant le Paradis, des doudounes, des cirés, des lodens, un K-Way, des âmes molles prêtes à être pesées par les archanges : la panoplie des conservateurs, des restaurateurs d’œuvres d’art, des techniciens du Louvre et du Laboratoire de recherche des musées de France par un jour gris du mois d’avril. Le bon Dieu va avoir du mal à reconnaître les siens dans cette grande lessive.