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— Mais qui sait ça ? Toi ?

— Ah non, vous n’allez pas me soupçonner ! Tout est public, c’est dans ma notice. Vous me voyez réduisant en bouillie la tête de Mme Jubinal ? J’ai horreur du sang. »

Le jeune homme féru de généalogies royales : style répandu parmi les étudiants d’histoire de l’art et d’archéologie, il y en a toujours un dans un groupe. Rien qui explique, pense Pénélope, pourquoi on a cherché à voler cet objet incongru. Si les vitrines blindées avaient été déverrouillées, le système d’alarme débranché, autant se servir, il y avait le choix : le reliquaire de la sainte ampoule, les objets d’or et de vermeil… Ou évidemment ce talisman de Charlemagne, merveilleux bijou historique, à la provenance multi-impériale et peut-être même authentique. Au moins, depuis une heure, Pénélope n’a pas une seconde pensé à Wandrille. Le traitement commencerait à agir. Elle enrage de ne pas être à Reims.

Elle synthétise : le voleur n’était pas pressé, il avait eu le temps d’observer les lieux, de guetter le meilleur moment, il a donc choisi d’emporter ce pour quoi il était venu. Il ne cherchait pas de l’or à vendre au poids. Ni des joyaux importants. Il se moquait des souvenirs royalistes – ça aurait été beau un partisan de Louis XX, emportant de quoi faire sacrer son prétendant au trône dans une petite église abandonnée de Bretagne ou de Vendée, mais ce n’était manifestement pas cela.

Il voulait cette pièce égyptienne, certes intéressante mais pas unique, pas exceptionnelle – si ce n’est par cette provenance Bonaparte qui la rendait incomparable. Il n’avait pas volé « la chevalière de Néfertiti », il avait plutôt pris le talisman égyptien de Napoléon III et d’Eugénie. Mais pourquoi alors n’avait-il pas aussi emporté le pendentif carolingien, qui d’après la photo du journal se trouvait dans la même vitrine ? Aucun doute : le voleur, pour une raison qu’il allait falloir expliquer, s’intéressait à la relique parce qu’elle était à la fois napoléonienne et égyptienne, pharaonique et impériale. Un mystère lié à la fascination des Bonaparte pour les pharaons. Pénélope sait que le marché secret des objets napoléoniens, plus ou moins authentiques, est aussi développé que celui des antiquités égyptiennes. Pour le moment, aucun indice et difficile d’aller plus loin…

Le train d’atterrissage venait de sortir. Il était évident qu’on en savait plus dans cet avion, où l’enquête était parvenue à ces premières conclusions, qu’au commissariat de Reims et dans les journaux.

Un criminel s’intéressait à l’aventure égyptienne des Bonaparte, de la campagne de 1798 à l’inauguration du Canal – au point de commettre un vol aussi spectaculaire, au point de tuer. Pénélope voyait les faux diamants, le crâne ouvert de la victime, les rubis dans la mare de sang. Il fallait qu’elle comprenne pourquoi avait eu lieu cette scène atroce, qu’elle avait manquée.

18

Les dangers de l’aéroport du Caire quand on est encore amoureux

Le Caire, soir du lundi 16 avril 2012

Wandrille était là, face à Pénélope, devant le tapis roulant des bagages. Une hallucination du désert. L’apparition d’un vieux chameau quand on attend l’oasis.

Pénélope a le courage de parler la première :

« Mais… tu es venu pour…

— C’est une visite officielle de papa, on va nous montrer le nouveau musée. On est sur un vol régulier bien sûr, papa a rempli l’avion, on a dû partir en même temps que vous, mais on nous a tous fait passer par le salon d’honneur à Roissy… On était sur Air France, vous EasyJet ? Comme quand on allait à Venise ? C’est dingue, Péné, cette rencontre… Tu es envoyée par le Louvre…

— Mais non, enfin oui, pas du tout. Je suis là pour le Louvre, mais rien à voir avec le nouveau musée. On fouille à Ba… Pas vraiment une fouille, on a quarante hectares à cartographier pour repérer ce qui pourrait être intéressant pour l’avenir… »

Pénélope se tait. Se reprend. Hésite entre « Amuse-toi bien » et « Bon voyage ». Elle n’a pas le temps. La suite ministérielle se déploie et l’encercle. Elle n’ose pas regarder, de peur que Wandrille soit accompagné de sa blonde aux yeux de marécage.

Les fouilleurs, d’instinct, sentant passer des ondes négatives, se sont groupés autour d’elle. Personne ne connaît ce jeune homme à grande mèche attendant sa valise Goyard avec l’air de celui qui ne s’inquiète pas qu’on ait pu lui voler sa valise Goyard. Le jeune spécialiste des pierres précieuses le mangerait bien tout cru. Pénélope note que Wandrille plaît toujours. Elle le lui laisse.

La climatisation doit être en panne, tout le monde ruisselle dans cet aéroport. En deux secondes les voici entourés de costumes bleus et gris, avec de temps en temps quelques tailleurs moches. L’aéroport du Caire doit être bien mal organisé pour qu’un voyage ministériel se retrouve en débandade dans le hall des bagages avec le commun des mortels…

Le ministre vole au-devant de l’équipe du Louvre. Il veut tous les saluer. Pénélope n’a pas le temps de se cacher, il a son bon sourire habituel, il ne se force pas pour être sympathique et direct :

« Mais je vous ai vue en premier. Wandrille ne m’avait pas dit que vous seriez là. Pénélope, ça me fait vraiment plaisir. Le programme va être chargé de notre côté, mais si vous avez envie de venir avec votre équipe à la réception de demain à l’ambassade, ou je crois bien qu’on a aussi une soirée à l’Opéra, vous êtes les bienvenus, toute la petite bande. Combien êtes-vous ?

— Nous ne voudrions pas nous imposer dans une soirée à l’Opéra… Nous sommes en guenilles.

— Vous êtes parfaite et les autres aussi. Je demanderai au conseiller culturel de laisser cinq places à l’entrée au nom du musée du Louvre. Quelle coïncidence magnifique !

— J’ai bien peur, monsieur le ministre…

— Ah non, pas de ça, continuez à m’appeler par mon prénom comme au bon vieux temps ! Allez, c’est promis, je compte sur vous ? Mon homologue va m’attendre, nous ne pouvons pas rester plus, mais vraiment je veux que vous veniez tous. Ça vous fera du bien avant le chantier une soirée à l’Opéra ! Nous n’irons pas voir vos fouilles cette fois-ci, mais sachez tous que je veux faire de l’archéologie une des grandes priorités de mon ministère. L’archéologie, c’est la jeunesse, c’est l’Europe, c’est la France, c’est une main tendue de chaque côté de la Méditerranée. »

Wandrille et sa valise ne sont plus là. Il a dû disparaître dans la foule, tant mieux. Pénélope se demande si le ministre n’en a pas fait des tonnes pour qu’il puisse s’échapper en douceur, pour cacher celle qui peut-être l’accompagnait. Elle n’a pas voulu chercher des yeux cette silhouette qu’elle identifierait entre toutes… Elle ne saurait jamais. Elle s’en fichait. Tant mieux ou tant pis. Les autres ne doivent pas se rendre compte qu’elle est émue – elle leur dira qu’elle a vaguement déjà rencontré le ministre dans une vie antérieure, ça ne peut pas nuire à son prestige, ça sera rapporté à la directrice du département qui a bien un ou deux espions dans la troupe.

Aucun n’a osé demander à l’autre dans quel hôtel il descendait. Ni combien de temps durait son voyage. « Pourvu que je ne le croise plus », a pensé Pénélope. Baouît est loin de tout, aucun danger de voir ce grand dadais stupide arriver là-bas, il risquerait de rayer sa belle valise toute neuve. C’était peut-être la dernière fois de leurs vies qu’ils s’adressaient la parole, c’était bien comme ça, pas un mot de trop, tout était dit : « le salon d’honneur de Roissy », pauvre dindon ! Sa grand-mère, à Villefranche-de-Rouergue, disait toujours : « Les gens viendraient du fin fond de la Chine pour vous casser les pieds… » Pénélope n’entend pas le plus jeune des fouilleurs, le spécialiste des généalogies et gemmes historiques, dire aux autres : « Cette soirée à l’Opéra du Caire, on y va, dites ? »