Выбрать главу

INTERMÈDE 1

Comment on débandelettait les momies chez le baron Denon

Paris, mercredi 12 avril 1820

L’appartement donne sur la Seine et le Louvre, les meubles sont à la dernière mode, style « retour d’Égypte », avec un grand médaillier à tiroirs qui ressemble à une pyramide à degrés, et au milieu de tout cela des œuvres d’art inattendues : le Gilles de Watteau entre deux fenêtres, acheté pour rien, qui n’en vaut guère plus, mis à la place d’honneur, un portrait de Molière par Mignard, un Chardin à côté d’un tambour sculpté venu d’Afrique, l’écritoire envoyée par Frédéric II à Voltaire, le masque mortuaire de Robespierre, une proue de pirogue des antipodes, un reliquaire gothique contenant la moustache d’Henri IV prélevée sur son cadavre le jour où les révolutionnaires ont pillé les tombeaux des rois à Saint-Denis, un pied de momie sous une cloche de verre… Avec cela, on peut raconter l’histoire du monde et le roman de la vie du baron Denon.

Par les hautes fenêtres ouvertes, Dominique Vivant Denon peut contempler ce qui a été son chef-d’œuvre : le plus grand musée que le monde ait jamais connu, qui fut sa création, le résultat de ses « collectes » au nom de l’Empereur, dans toutes les collections, les églises, les galeries de l’Europe conquise. Ses ennemis ont parlé de rapines. Peu importe, après Waterloo, il a fallu tout rendre, ou presque, et le Louvre est resté un musée, qui ne s’appelle plus « Musée Napoléon », mais que le vieil homme continue d’aimer, son enfant blessé.

Au centre du salon sur une table, dans la lumière, une momie est allongée. Denon ne l’a pas rapportée du Caire, il l’a achetée il y a peu. Après la mort de l’ancienne impératrice Joséphine, en 1814 – la pauvre avait pris froid en recevant chez elle, en robe de mousseline transparente, le tsar de Russie vainqueur de son ancien mari –, ses deux enfants, Hortense et Eugène, avaient vendu, en 1819, quelques pièces des collections de Malmaison. Denon avait réussi à avoir la momie. L’idée d’organiser une mémorable séance de « débandelettage » lui était venue aussitôt. Il avait en ce domaine une petite expérience, puisqu’il s’y était livré en Égypte, sur une momie d’ibis sacré, et qu’il était sorti des lanières de lin toute une collection d’amulettes bleues et vertes qu’il avait fourrées dans ses poches et qu’il possédait encore. Cela se pratiquait beaucoup, on voulait comprendre la momification, et ces trouvailles, les bijoux de l’éternité, conservés au plus près des corps, étaient une aubaine.

Qui se trouve là ? Talleyrand en personne, plus engoncé dans sa cravate blanche que la momie elle-même. On reconnaît Pozzo di Borgo, rival corse de Bonaparte du temps des combats, qui n’a pas encore fui en Russie, sa patrie d’adoption, et qui parade en vainqueur dans le Paris du roi Louis XVIII. À ses côtés, ce jeune homme avantageux, nez busqué et bouche gourmande, aux grands yeux bleus, s’appelle le comte de Flahaut. Talleyrand le couve du regard. Tout le monde dit que c’est son fils.

Denon raconte sa campagne d’Égypte. Il montre les vitrines d’acajou, avec ce qu’il a rapporté, peu de choses en somme, et ce qu’il s’est procuré ensuite. Des babouches, un grand scarabée de marbre rose également acheté à la vente de Joséphine, une foule de petits objets, mais aussi, dans la salle à manger, de grands cercueils de bois placés debout et une horrible momie de fœtus, qui couperait l’appétit à n’importe qui. La collection Denon peut faire peur, rares sont ceux qui sont admis à la visiter, et ont le privilège de l’avoir pour guide, ce petit homme voûté qui a tout vu et qui garde tant de secrets.

À voix basse, Denon donne ses instructions à Harriet Cheney, une jeune dessinatrice anglaise qui a promis qu’elle immortaliserait la séance par une gravure : surtout qu’on ne reconnaisse pas trop les personnes présentes… On l’accuserait de comploter contre ce bon Louis XVIII – dont il a par précaution placé un buste en évidence.

Entre une femme de trente ans, ou sans doute un peu plus, élégante dans son châle de cachemire avec ses boucles d’oreilles en saphir assorties à son regard. Le valet enturbanné annonce à voix presque éteinte : Mme la comtesse de Saint-Leu. Tout le monde sait qu’il s’agit d’Hortense de Beauharnais, « la reine de Hollande », belle-sœur et belle-fille de « l’usurpateur », incognito, que Denon a voulu convier. Rien ne lui interdit de séjourner en France, mais elle y vient peu, préférant vivre au bord du lac de Constance au milieu de ses souvenirs. Talleyrand lui baise les mains. Elle s’approche du comte de Flahaut, il s’incline, mais elle, en riant presque, s’incline aussi, retrouvailles de deux anciens amants ? Les autres détournent le regard. Denon se fait comprendre de la Britannique avec un battement de paupières : ces trois-là ne doivent pas se trouver dans son dessin.

L’opération commence. Elle va durer des heures. Denon, aidé de son neveu, s’y attaque avec la précision d’un chirurgien de la Grande Armée. Il a retiré la perruque, qu’il ne porte plus guère, mais il a revêtu, pour donner à cette circonstance un ton solennel, son habit de membre de l’Institut avec ses décorations, ce qui n’est vraiment pas pratique. À chaque fois qu’apparaît une figurine de faïence, des petits hiéroglyphes, une Isis, les cris fusent. Peu à peu on devine les formes de la momie : une jeune femme à qui on a donné l’attitude de la Vénus pudique, la main droite cachant son sexe. Denon explique qu’à l’époque des grands pharaons, bien sûr, la statue de la Vénus pudique n’existait pas encore… Avec une parfaite courtoisie, il offre ces babioles aux dames présentes, comme on donne les oreilles et la queue dans une corrida.

Un anneau d’or glisse dans sa main. Il le garderait volontiers, mais comme il est fin politique, et que nul ne sait de quoi sera fait l’avenir en ces temps de conquêtes et de révolutions, il se tourne vers Hortense et le fait glisser à son doigt. La reine se récrie, cherche à enlever la bague, fait mine qu’elle n’y parvient pas. Tous osent applaudir. Elle murmure : « Ce sera un souvenir de ma mère, le plus précieux des talismans. » Les hiéroglyphes sont beaux, gravés dans l’or pur, hélas toujours indéchiffrables.

Denon a pourtant reçu il y a peu la visite d’un jeune homme de Figeac, très bien élevé, de belle allure, un peu exalté, savant, capable de s’exprimer en copte, qui voulait admirer ses collections. Il l’a gardé tout un après-midi. Il a oublié de l’inviter, c’est dommage, ça l’aurait intéressé de voir déshabiller une princesse d’il y a trois mille ans. Le charmant Jean-François Champollion habite à quelques rues de là, c’est idiot, tant pis ! Il n’est pas le premier à essayer de comprendre tous ces textes que l’Égypte nous a légués, les plus impénétrables des mystères.

Il le lui a dit en le quittant : s’il trouve quelque chose un jour, même un balbutiement, il faudra qu’il envoie une lettre officielle au cher M. Dacier et qu’il vienne la lire à haute voix, en séance, à l’Institut… Ce n’est pas son académie, lui, Denon, il est des Beaux-Arts et Dacier, si savant, est des Inscriptions et Belles-Lettres, mais il viendra entendre cela, la communication du petit Champollion, si Osiris, Apollon, Jésus et la Sainte Vierge sans oublier l’Être suprême de Robespierre lui prêtent encore un peu de vie et s’il n’est pas momifié avant – il marchera à petits pas jusqu’à la coupole du palais Mazarin, en longeant la Seine, les mains dans le dos, comme un homme heureux.