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Soir de gala à l’Opéra du Caire
Pénélope et l’équipe doivent passer deux jours au Caire, c’est dans la feuille de route : salamalecs à l’ambassade, rendez-vous au vieux musée où se trouve encore la direction des Antiquités, entretiens divers à l’École française. Elle se réjouit de saluer, comme elle l’a fait à chacun de ses courts séjours, le buste du baron Denon, celui de Jean-François Champollion et, dans la cour, la statue de Mariette Pacha. Elle continue leur œuvre.
Les « experts » du Louvre apprécient autant qu’elle cette série de réunions au musée, où il y a de moins en moins d’œuvres depuis que le grand déménagement vers les Pyramides est amorcé, mais toujours autant de bureaux. Ils espèrent bien couper à la visite du chantier du futur temple de l’égyptologie qui n’en finit pas de grandir sur le plateau, orgueil de l’Égypte de demain – si l’Éthiopie ne bloque pas l’arrivée de l’eau et ne déclenche pas une guerre digne du temps des Ramsès. Le musée de la démesure n’intéresse pas grand monde : tous sont impatients d’arriver à Baouît.
Pénélope a tout de même tenu à déclarer à ses troupes pour les galvaniser que le nouveau site serait capital, même s’il ne serait pas bien beau et vite paralysé par son gigantisme, qu’il fallait absolument y aller, ce serait un partenaire naturel du Louvre, la coopération scientifique à venir…
Elle s’est surtout décidée à en profiter pour aller retrouver Wandrille. Aucune raison qu’elle le laisse dans les griffes de « cette femme ». Elle sera glaciale, méprisante, montrera qu’elle est si heureuse maintenant, fera l’éloge de la vie de bohème et de la liberté – car c’est évident, cette Diane le caporalise et lui, bonne bûche, se laisse emporter par le courant. Elle a répété tout un couplet sur son nouveau professeur de yoga, elle l’a baptisé Aslan, un bonbon délicieux, des muscles tellement naturels et harmonieux, qui lui apprend aussi à réfléchir sur elle-même, à laisser parler son corps et à ne plus brider ses sensations, un philosophe antique à sa manière – et c’est tellement nouveau pour elle… Wandrille sera comme fou, c’est mathématique.
Ce couple incohérent devrait s’écrouler de lui-même. Il faut qu’elle montre bien qu’elle s’en fiche et qu’elle a trouvé mieux ailleurs. Les conseils de Léonard seront suivis à la lettre. Cette psychologie à trois sous lui fait du bien, c’est déjà ça. Elle se coiffe dans sa chambre en imaginant la découverte du chantier, enfin un vrai terrain, du concret, une mission, un rapport à rendre dans sa spécialité.
Le compte Twitter du ministre de la Culture le montre sur une terrasse reconnaissable entre mille, Mena House, le palace de Gizeh – dans une pose très Blake et Mortimer. Il a même tweeté une photo prise à l’aéroport : « Avec les équipes du musée du Louvre, sur place au Caire. »
Ils doivent tous loger au Mena, bonne auberge – autre chose que ce médiocre petit hôtel au bord de l’autoroute urbaine qui longe le Nil, construit vers 1970, où rien ne fonctionne et où le personnel est désagréable. En apparence un cinq étoiles, à l’intérieur taches d’humidité, carrelages montés par des artisans myopes, pannes électriques à répétition, climatiseur qui goutte… Le charme des petits appartements des barres de la banlieue parisienne au prix d’un hôtel du centre de Londres ou de Madrid. Pénélope écoute les plaintes des uns et des autres, elle n’en a cure.
Elle va inventer quelque chose, elle a envie de lui parler. À moins qu’elle ne vienne ce soir avec les autres… C’est le plus simple. Foncer vers l’objectif. Elle a osé envoyer un texto au ministre sur son téléphone portable, ce qui a impressionné tout le monde. Il a répondu tout de suite : des places ont bien été réservées pour le soir même, un spectacle de ballet.
L’Opéra du Caire, malgré les projecteurs qui tentent d’en embellir la façade entre des palmiers rendus rachitiques par la pollution, n’est pas un chef-d’œuvre d’architecture. Il ressemble à leur hôtel, même style sans âme. Ils avaient tous imaginé une bonbonnière à l’italienne datant de Ferdinand de Lesseps, un palais Garnier en réduction, un décor rescapé des fêtes de l’inauguration du canal. Pénélope tente de faire passer la déception, explique au groupe que l’Opéra Bastille ça n’est pas fameux non plus… À l’entrée, des soldats en armes contrôlent les passeports. Un vigile arrête le plus jeune de l’équipe : il a cru bon de faire des élégances, il a mis le nœud papillon que tout archéologue débutant emporte dans sa valise pour les photos. Pénélope avait prévenu les autres : cravate obligatoire.
Le ton monte, dans un anglais aussi mauvais côté français que côté égyptien : « Vous n’avez jamais vu de nœud papillon, mon pauvre vieux ? Faut sortir plus. Ce costume en tergal, ça doit vous tenir chaud, c’est ici qu’on achète ça ? Il boudine un peu, non, vous en pensez quoi, les autres ? »
Le vigile regarde les billets réservés avec le tampon officiel et laisse passer, l’air excédé. Pénélope fronce les sourcils tandis que le jeune marquis de l’École du Louvre murmure : « On savait bien que ce ne serait pas Glyndebourne… » Et il évoque l’inoubliable soirée à la Fenice, dans Sissi, quand toute la noblesse de Venise a donné ses places aux cuisinières et aux valets de pied. Les autres finissent par le faire taire, il en fait trop, mais ça amuse tout le monde. Pénélope a été happée par le petit cortège officiel.
Quand elle arrive, elle tombe sur le ministre, au centre d’un vestibule à ciel ouvert qu’on a tenté d’orientaliser avec des sculptures de scarabées géants en bronze : « Oh mais ça me rappelle les monstruosités en acier patiné qu’il y a dans les cours intérieures de Bercy, je revis ma grande époque ! Pardon, je ne peux pas m’empêcher de faire ces remarques idiotes, si quelqu’un enregistre ça et balance tout sur Twitter, ce qui me tient lieu de carrière s’arrête tout net. Je peux avoir confiance en vous, Péné ? J’aime quand vous me souriez comme ça ! »
Ils entrent ensemble dans la salle, trop illuminée. Wandrille n’est manifestement pas venu. Pénélope aurait tant aimé ne pas se retrouver seule face à sa rivale. Elle la regarde. Diane ne voit personne, assise plus loin ; dans un tailleur de lin bleu pâle, elle fait semblant de s’intéresser au programme. Les chefs d’entreprise français bâillent un peu. On sent bien qu’ils ont envie de partir à l’entracte. Pénélope trouve que ça manque encore beaucoup de femmes. Son équipe est ravie qu’on les ait placés avec eux, dans les premiers rangs. Honneur au Louvre, Pénélope s’est retrouvée à droite du ministre, qui lui parle sans détour – mais exclusivement de politique.
« Voyez-vous, Pénélope, nous nous laissons gentiment manipuler. Au soleil, ça n’a rien de désagréable, ça me fait des vacances. Ce voyage est bidon, personne n’est dupe. Je vais m’employer à signer quelques contrats, pour faire plaisir à tout le monde, mais quelle grosse boîte européenne irait s’enliser dans ce bourbier ? Eux, ils attendent de nous des touristes. Ils n’en ont plus. Mais bon, depuis vingt ans qu’ils les accueillent comme des chiens…
— Vous exagérez.
— À part les trois palaces du pays, où tout le personnel a été dressé à une servilité du temps des pharaons, l’Égypte est le pays où le touriste est le plus méprisé et maltraité au monde. J’y suis allé souvent. Ils nous ont pris pour des vaches à lait, maintenant ils jouent à nous tirer comme des perdreaux. Dès les premiers attentats, à Louxor, le tourisme est tombé. Les troupeaux de moutons ne sont jamais vraiment revenus, et ce n’est pas cette parodie de visite officielle qui va arranger les choses. Leur pathétique ministère de la Culture…