— Vous exagérez.
— À peine, leur ministère laisse fuiter de pseudo- découvertes archéologiques pour créer des événements qui n’existent pas…
— Ça c’est juste : les nouvelles pistes pour retrouver le tombeau d’Alexandre, la preuve par l’ADN que Néfertiti était je ne sais trop qui… ça n’arrête pas, une nouvelle tombe dans la vallée des Rois, alors qu’elle a été fouillée dès 1934, des vestiges du port d’Alexandrie trouvés par des plongeurs, alors qu’il y en a des milliers dans la rade, une autorisation pour passer une sonde entre les pierres de la pyramide de Mykérinos pour savoir si elle n’aurait pas, elle aussi, son cagibi inconnu, à chaque fois les journalistes téléphonent au Louvre… On doit gérer ça, ces scoops qui n’en sont pas et que les autorités égyptiennes déclenchent en négociant un partenariat avec un grand hôtel désespéré. Ils offrent des billets d’avion, ça produit des dizaines de bons articles et un sujet au 20 heures pendant les périodes creuses. Jamais la moindre vraie découverte, le chantier du nouveau musée continue de s’enliser, il a des années de retard…
— Vous voyez ! Et tout ça pour quoi ? Parce qu’ils sont en train de ruiner leur pays avec ce machin, qui ne servira à rien et restera vide, et aussi pendant qu’on y est une nouvelle capitale qui sera en ruine avant d’avoir été terminée. Un sous-Guggenheim de Bilbao sans Frank Gehry, où tout sera mal fait. Tant que les vrais problèmes de ce pays n’auront pas été résolus… Ne me dites pas qu’il n’y a pas d’orchestre ? Vous avez vu ce programme, en plus c’est en anglais ? On va avoir droit à des ballets sur de la musique enregistrée ? On va filer à l’entracte, je vais dire que le voyage nous a épuisés. Je ne pensais pas vous imposer un pensum folklorique. Mon homologue n’est même pas venu. Sentez-vous aussi libres que moi, vous et vos amis, nous ne sommes tenus à rien. »
Pénélope aime bien cette conversation qui l’empêche d’avoir mal, de sentir à quel point elle se sent seule. Elle regarde dans le visage du ministre ce qui lui rappelle son Wandrille, ses yeux, ce sourire. Wandrille vieillira bien.
« Pénélope, arrêtons ce café du commerce. Parlons clair : je n’aime pas cette Diane. Wandrille doit revenir avec vous. Il est d’une naïveté, mon fils… Il n’a pas compris que déjà lui-même ne la supporte plus. Elle organise tout, veut tout régenter, il étouffe. Soyez patiente. Soyez confiante. Je suis de votre côté. Bon allez, c’est nul tout ça, on s’en va, on s’en fiche, même à Bernay, c’est mieux, ou chez vos parents au grand théâtre de Villefranche-de-Rouergue. Je plaisante, Pénélope, je les aime beaucoup vos parents, vous le savez bien. Évidemment. »
Pénélope le regarde dans les yeux. La magie des hommes politiques, ce n’est pas rien. Elle se sent une âme d’électrice. Elle sourit à nouveau. Elle vote pour.
20
Baouît
La maison des fouilleurs a du wifi. Voilà comment se ruine l’Égypte. Si Cléopâtre avait eu du réseau, la bataille d’Actium aurait été gagnée par son amant Marc Antoine et la face du monde s’en serait trouvée changée.
Les six heures de taxi collectif, avec les interminables haltes pour montrer les passeports à la police, arrêts aux boutiques de tapis et autres tentatives de séductions touristiques, n’ont pas été si pénibles que cela. C’était même drôle : les faux objets égyptiens, pour la plus grande joie de l’équipe, démontraient ce que le plus jeune du groupe appela « une totale méconnaissance des collections des musées ». Ce n’était sans doute pas bien difficile de réaliser de fausses statuettes en terre cuite, des ouchebtis vernissés, de jolis pendentifs, mais là, des boîtes en métal avec des vieilles photos d’un motif du trône de Toutankhamon, des colliers en verroterie qui n’avaient rien de commun avec les bijoux antiques, c’était vraiment pousser loin le mépris du tourisme de masse – d’ailleurs personne n’achetait rien et la poussière couvrait depuis longtemps les petits chameaux en paille tressée.
Les vendeurs insistaient. Pénélope veillait à ce que sa troupe se rembarque sans encombre. Leur demeure se situe à l’entrée du site, une zone mal définie où quelques maisons subsistent au milieu des murs ensablés des oratoires. Certains abris de pierres sèches ressemblent à des dunes, d’autres ont disparu presque entièrement. Baouît est un site archéologique resté trop longtemps à l’abandon. Il faut le redécouvrir.
Dix messages attendent Pénélope sur son ordinateur. Léonard a le tact de ne pas lui demander comment elle va. Il lui raconte que le vieux Mathieu Graville, profitant de l’amitié renouée devant la Joconde, se montre particulièrement « gourmand » pour les demandes de prêts qu’il envoie au Louvre. Aucune raison de ne pas soutenir les projets de Chantilly, mais on ne peut pas dépouiller la Grande Galerie pour lui. Sa directrice veut tout savoir de l’installation, demande si les passeports diplomatiques ont été utiles, si un seul « taxi-brousse » – elle est charmante – a été suffisant. Une femme de terrain. Mais surtout, il y a une dégoulinade de vingt-trois messages sur le même sujet, soit directs, soit relayés par le service de la communication du musée. La France profonde veut tout savoir sur la bague volée à Reims.
Comme si cela avait le moindre intérêt. On mélange tout : la malédiction de Toutankhamon, les secrets des pyramides, le buste de Berlin dont on recommence à dire, éternel refrain, qu’il peut être un faux, Néfertiti ça plaît toujours. « Mais pitié ! » dirait Olga Vanhuyssum. Le talisman qui a été volé est d’une insigne rareté, lit-on dans Le Figaro ; Pénélope se dit qu’il ne faut surtout pas faire savoir qu’il y en a un autre exemplaire, à peine différent, dans ses collections, et qu’on en a bien repéré une dizaine, absolument similaires, avec le cartouche entourant le nom de la reine. Il y en a même en vente libre sur eBay, un bijoutier américain en fait à toutes les tailles et en « gold plated ». L’Union de Reims réclame l’avis de la spécialiste des bijoux pharaoniques, Pénélope met trente secondes avant de comprendre qu’il s’agit d’elle. Elle ferme les yeux. Debout, pieds nus sur le carrelage blanc – du grand luxe, mais est-ce que cela suffit à écarter les scorpions pendant la nuit ? –, elle ressemble à une statue d’Isis désireuse d’apparaître à la fenêtre, nue et à peine voilée par la moustiquaire.
La beauté de Baouît au coucher du soleil, elle n’en avait jamais rêvé. Pour elle, ce site se traduisait en rapports de fouilles, en modélisations 3D, en plans et élévations. Elle regardait les dunes avec les quelques herbes qui signalent l’oasis, les vestiges à demi dégagés, les ombres sur les couleurs des sables. Elle aurait eu envie de peindre. Wandrille aurait pris leur boîte d’aquarelle commune, ils se seraient installés contre un muret, ils auraient été si heureux.
Tout le monde est bien à l’abri dans la maison, un ancien hôtel déglingué où personne ne vient jamais, que le Louvre loue pour rien, une dizaine de chambres à côté du site. Pénélope veille sur ses loyaux sujets : les cinq qui étaient déjà sur place – un Italien, deux Allemandes, deux Provençales formées à la balayette sur le site de Glanum – et qui ont passé l’aspirateur avant l’arrivée des gens du Louvre, cela fait un groupe plutôt agréable. Le jeune homme au nœud papillon est apparu avec un sac Gucci contenant tout un pique-nique et une thermos de thé Mariage, on n’a plus osé se moquer.