Elle a pris la chambre dont personne ne voulait, celle du rez-de-chaussée. Chacun sait exactement ce qu’il doit faire. C’est l’avantage des missions du Louvre : elles durent peu et le plan de vol est aussi précis que celui d’une expédition dans l’espace. Relevé topographique utilisable, identification des structures en place et photographies faites avec le drone qui est bien arrivé après trente questions à la douane, car ce dispositif est normalement interdit sur le territoire égyptien. On commence dès l’aube.
L’imprévu, c’est la douceur. Le vent si chaud le soir. Le rythme des dunes quand les ombres s’allongent, comme une musique. Cette Égypte-là est authentique, personne ne va la voir, personne n’a envie de visiter Baouît, c’est un pays éternel qui, intact, a traversé les âges.
Pénélope pense à tous ces petits moines qui priaient là, jour et nuit, dans la béatitude, ils n’avaient pas mal choisi leur décor pour s’ensabler vivants en chantant la gloire du Créateur.
21
Voyage à Reims
Un petit homme précautionneux franchit la porte monumentale. Il fait celui qui n’ose pas entrer dans la cour du palais du Tau. À droite, la police a barré l’entrée du musée, l’enquête se poursuit. Il a téléphoné à l’administrateur pour s’annoncer mais personne ne vient à sa rencontre. Il plaint ce pauvre fonctionnaire, son confrère, qui dirige un musée cambriolé, où il a laissé mourir, à cause d’une inattention de sa part, une porte laissée ouverte ou mal refermée, sa plus ancienne surveillante… Comme s’il avait le temps de recevoir des collègues, il faut le comprendre. Mathieu Graville lui téléphone tout de même. L’administrateur apparaît à une fenêtre, fait de grands signes, descend.
Graville le trouve vieilli de vingt ans, pas coiffé, les lunettes de travers, une petite barbe négligée. Le directeur de Chantilly a expliqué qu’il avait un travail urgent à finir à la bibliothèque municipale, des manuscrits du XVe siècle qui n’ont jamais été confrontés à ceux qui se trouvent dans ses collections. Il a expliqué au directeur du Tau, qu’il connaît depuis si longtemps, qu’il serait ravi de le voir un instant, de le soutenir dans son épreuve, de lui changer les idées.
L’administrateur, qui se désespère que le Centre des monuments nationaux le laisse sur place depuis sept ou huit ans – les administrateurs des cent monuments changent d’ordinaire aussi vite que les préfets –, n’a pas modifié ses habitudes quand son restaurant favori, La Table des Rois de France, est devenu une pizzeria après avoir été repris par des étudiants de l’école de commerce. On y boit toujours du bon champagne, l’endroit est un peu caché, dans une cour, propice aux entretiens discrets : à la carte, la Marie-Leczinska aux herbes de Pologne rivalise avec la Marie-Thérèse au pata negra et la Médicis aux champignons. Pour le digestif, les tenanciers osent même proposer la vodka Veuve Capet, idéale pour le dernier verre.
« Il manque l’Anne de Kiev au caviar, je leur ai déjà suggéré, notre seule reine russe. Vous comprenez, Mathieu, jamais je ne me serais attendu à un cambriolage. J’avais enfin obtenu les crédits pour rénover le trésor, la mise aux normes électriques était faite, on allait avoir le système de sécurité le plus moderne de France. Imaginez des gens qui entrent à la Tour de Londres et qui, au lieu de voler le Koh-i-Noor, prennent juste les éperons du roi Édouard VII, vous comprenez pourquoi, vous ? C’est cambrioler la Voûte verte, le trésor de Dresde, en dédaignant le diamant vert du Watzdorf-Kabinett pour n’emporter que le noyau de cerise sculpté aux cent quatre-vingt-cinq visages. La police évidemment ne trouve rien. Ils m’ont fait tout fermer pour occuper la presse. Ça marche d’ailleurs, j’ai des articles comme jamais. Vous vouliez voir les photos, je vous les ai apportées. »
Mathieu Graville, dans le petit milieu patrimonial, jouit d’une excellente réputation. Son affabilité, sa gentillesse de grand érudit lui attirent la sympathie – alors qu’il dirige un des rares musées français qui n’a pas le droit de prêter. Il a coutume de dire : « Je suis le seul qui ne dit jamais non. » L’administrateur du Tau n’est pas un de ses amis, mais il le connaît depuis des années. Graville avait offert son expertise pour la rénovation du trésor. À Chantilly aussi, il a fallu tout sécuriser, après le vol du diamant rose, mais en conservant les anciennes vitrines. Le triomphe de Graville, c’est la nouvelle présentation des porcelaines. Avec les années, alors que tant d’autres tourneraient en bourrique à Chantilly, sa passion pour la potiche s’est affirmée – alors que son goût le portait, à l’origine, vers les manuscrits et la peinture. Il parle avec gourmandise du livre qu’il prépare, qui témoignera de toutes les visites qu’il a faites depuis vingt ans en Europe : Au pays des chinoiseries. Cabinets et châteaux de porcelaine dans l’Europe du premier XVIIIe siècle. Il y aura des amateurs. Ce n’est pas tout à fait fini. Ce qu’il apprécie dans les potiches c’est qu’elles ne servent vraiment à rien, elles affectent parfois une forme d’urne ou de vase, mais on ne les utilise pas. Elles sont là, sur une console, sur une commode, comme des morceaux de pure beauté. Comment n’aimerait-on pas un homme aussi exquis, avec ses petites taches d’eau de Cologne sur les mains, ses mocassins à pampilles et ses cravates bleu marine en soie tricotée ?
En apôtre du bon goût il avait suggéré de faire disparaître de Reims le mobilier blindé des années 1970 et de réhabiliter les dressoirs et les étagères de l’époque du sacre de Charles X, le dernier à avoir utilisé tout cela – en ajoutant bien évidemment vitres blindées, détecteurs de variations calorimétriques, hygromètres, qui n’étaient pas faciles à adapter aux exigences du chêne sculpté néogothique. Graville avait gentiment donné les coordonnées de l’entreprise capable de mener à bien le chantier, des Belges hors de prix mais très compétents. La réouverture allait être une surprise pour tout le monde, tout devait être en place cette semaine, bien éclairé… Et puis ce meurtre, ce vol absurde… Au lieu d’inaugurer il faut malgré tout retrouver ce stupide anneau égyptien, traquer le criminel, quel ennui.
« Comme c’est gentil, j’avais vraiment envie de voir de près à quoi ressemble l’objet, de savoir s’il avait été analysé. Je me suis dit, mais bon, je suis un peu bête, je me fais des films, que peut-être cet anneau a un double-fond, un chaton qui tourne, une cavité qui se révèle quand on appuie sur un des hiéroglyphes avec une pointe d’épingle. Ne faites pas cette tête, je me doute bien que vous avez inspecté chaque pièce du trésor, mais je préfère que vous me le disiez vous-même.
— J’avais tout regardé à la loupe, oui, à mon arrivée, vous confondez l’anneau au nom de Néfertiti et la bague à poison du pape Borgia !
— C’est tout ce qu’il y avait dans le dossier d’œuvre ?
— Vous êtes adorable de vous intéresser à mes petits cauchemars. Vous croyez que je peux être incriminé ? La présidente du Centre des monuments nationaux me convoque en centrale, dans son bureau de l’hôtel de Sully, la semaine prochaine, je tremble un peu. Elle m’avait à la bonne, mais là… Elle va me nommer administrateur de la forteresse de Salses, une sorte de prison dans les Pyrénées, loin de tout, ça appartient à l’État, des tours, des cellules…
— Au moins c’est bien défendu, vous n’avez qu’à en faire un hôtel de luxe.
— Personne ne viendrait.
— Trente écrivains en résidence, des colloques universitaires, vous allez trouver. Vous vouliez vraiment revenir à Paris ? Administrateur de l’Arc de triomphe, c’était de tout repos, c’est devenu dangereux depuis les dernières manifestations. C’est sommaire votre petit dossier, mais que pouvait-on espérer d’autre ?