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— Oui, rien que nous ne sachions. La date du dépôt par la vieille impératrice Eugénie après la Première Guerre était déjà connue. Elle nous laisse ce jour-là – elle n’est pas venue en personne, son secrétaire a agi en son nom après sa mort – le talisman de Charlemagne, un incroyable objet, qui aurait dû tenter n’importe quel voleur, et cette bague à laquelle elle tenait beaucoup mais qui ne vaut pas grand-chose au poids de l’or. On l’a photographiée comme vous voyez, pesée, confrontée à d’autres, ça tient en une petite page, j’ai montré ça aux flics, ils n’iront pas plus loin que vous et moi.

— Je ne sais pas lire les hiéroglyphes, ma science commence avec la paléographie médiévale et l’héraldique, mais je suis capable d’identifier les principaux noms des grands pharaons. Ici aucun doute, c’est Néfertiti.

— Oui, j’ai cherché à avoir au téléphone la conservatrice qui s’occupe des bijoux, au Louvre. Elle s’appelle Pénélope Breuil, charmante et sympathique m’a-t-on dit. Mais elle n’est pas là. Je suis tombé sur Olga Vanhuyssum. Vous la connaissez, Mathieu. Une tornade, je n’ai pas pu placer un mot et elle ne m’a rien dit. Son adjointe est en mission en Égypte. Je pensais qu’elle serait la seule à pouvoir nous dire pourquoi cette bague est importante. J’ai appelé Le Caire, l’Institut français d’archéologie, l’ambassade, j’ai obtenu son numéro de portable. Impossible à joindre. Elle est en plein désert.

— Redites-moi son nom… Je crois que je la connais, je me demande même si je ne l’ai pas croisée la semaine dernière. Une mignonne qui ne sait pas se mettre en valeur.

— Tout au contraire de sa directrice ! Pénélope Breuil, jamais vue, un nom facile à retenir.

— Olga Vanhuyssum vous a dit quand elle revenait ? Je l’ai invitée à Chantilly, je serais ravi de la revoir… Pénélope…

— Pas avant un mois, c’est une mission importante, je n’ai pas bien compris où, un monastère copte au fin fond du pays. Rien à voir avec Néfertiti, ni avec Eugénie, qui n’était pas allée plus loin que Suez lors de son mémorable voyage.

— Sous le Second Empire, Néfertiti est encore totalement inconnue. L’impératrice meurt en 1920. La découverte de la tombe de Toutankhamon, c’est en 1922. Elle a pu comprendre la valeur de la bague, mais elle ignorait évidemment le lien entre Toutankhamon et le couple Aménophis IV-Néfertiti.

— Alors là, Mathieu, vous me décevez. Si vous aviez pu mêler le cambriolage de Reims, l’impératrice Eugénie et la malédiction de Toutankhamon, vous auriez toutes les télévisions.

— Le ciel m’en préserve ! Si l’impératrice avait vécu quelques années de plus, elle aurait pu aller dans le château de Lord Carnarvon, vous savez, là où a été tourné ce machin si célèbre, comment est-ce que cela s’appelle déjà, avec des domestiques partout ? Il y a, dans la cave, ce qu’on ne montre pas dans le film, des salles entières de collections égyptiennes, pas très bien étudiées je crois. Quand la bague aura été retrouvée on pourrait malgré tout proposer une exposition ; je ne sais plus quoi inventer vous savez pour mon pauvre palais du Tau… L’Égypte plaît toujours beaucoup.

— Ne m’en parlez pas, si vous saviez comme je rame à Chantilly pour essayer de renouveler l’intérêt, je n’ai guère que quatre ou cinq bibelots pharaoniques à montrer aux gens. Je n’ai que l’esquisse des Pestiférés de Jaffa du baron Gros, dans le genre répulsif…

— Vous exagérez. Vous n’avez que des chefs-d’œuvre ! »

22

Baouît à vélomoteur

Entre Le Caire et Dashlout, vendredi 20 avril 2012

Wandrille n’a pas été long à tout savoir de cette affaire du bijou volé. Il s’est installé avec son ordinateur sur la terrasse de la suite. Le Mena House lui plaît bien, et Diane semble se trouver à son aise dans l’ancienne demeure du khédive Ismaël. L’époque lointaine où sir Arthur Conan Doyle y était venu en vacances a laissé des traces, entretenues avec art par la direction qui serait presque prête à faire remonter la généalogie des illustres clients jusqu’au pharaon Ménès – à qui l’on ne doit pourtant pas la construction de la barre de chambres « Pyramid View ».

L’appartement qui est en face du leur, dans le bâtiment d’origine, est celui qu’on avait attribué à lord Carnarvon, mais comme personne ne la choisissait jamais, elle est devenue un petit musée qui a l’avantage, a dit Diane, de se visiter en trois minutes.

Après une rapide inspection des bassins, du parcours de golf – son père y est déjà –, Wandrille a détecté la piscine parfaite, entourée de rangées de chaises longues disposées en gradins – il ne déteste pas l’idée d’avoir à se donner en spectacle devant de vieilles Américaines quand il fait ses longueurs. Leur chambre donne sur le plus beau des panoramas et on leur sert sur le balcon des petits déjeuners de carte postale.

Même dans ce palace, la foule des heureux du monde ne se presse pas, Wandrille aimerait bien savoir combien de chambres sont occupées. Il faut juste prier pour qu’aucun journaliste du Canard enchaîné n’assiste à cela, les vacances en famille du ministre de la Culture, avec estimation de la note écologique de la plus onéreuse des oasis, climatisation, arrosage, empreinte carbone… La connexion Internet est aussi moderne que l’indispensable spa, où Diane n’a pas tardé à disparaître dans des baignoires dignes de l’Antiquité tardive et couvertes de pétales de roses. Une des amies de Pénélope avait écrit toute une thèse sur « l’innovation dans l’Antiquité tardive ». Wandrille sourit. Diane n’a même pas fait la scène attendue au sujet de « cette Pénélope qu’il a fallu qu’on retrouve même au Caire ». La vie a pris des allures agréables.

Jusqu’à ce que Wandrille découvre, plus grave à ses yeux que la crise économique égyptienne, l’affaire du cambriolage de Reims. Le palais du Tau, il connaît, il y est allé pour un reportage sur les derniers royalistes, il voit très bien comment est disposée cette salle du trésor années 1980, avec le bois apparent et les vitrines malcommodes où tout était entassé – jusqu’à un portrait de l’archevêque du sacre de Charles X, accroché là sur un vieux velours au milieu de son orfèvrerie. Bien évidemment, il fallait refaire tout, mais comment a-t-on pu ne pas mettre les objets au coffre pendant les travaux ? Une bague de Néfertiti, cela ne doit pas valoir si cher. Le fait qu’elle ait appartenu à Napoléon III et qu’elle soit arrivée à Reims grâce à Eugénie, est-ce vraiment une plus-value, dès lors que l’objet n’est plus présenté avec le reste du trésor ? Les voleurs fétichistes de l’impératrice ne sont pas légion : même les Corses les plus exaltés sont assez froids à l’évocation de l’Espagnole. Dans la série des impératrices, elle arrive loin derrière Sissi, Charlotte du Mexique et Joséphine. Il va falloir qu’il raconte toute cette affaire à Diane, ça peut l’amuser. En réalité, il n’en est pas certain : ce genre de mystères historiques ne l’intéresse pas beaucoup.

Pénélope devrait être à Paris pour répondre à la presse, vivre son heure de gloire. Il doit absolument lui proposer une place dans l’avion du retour, qui n’est pas plein. C’est dans deux jours, les chaînes auront envie d’un petit rebondissement dans cette affaire et un avis de la plus jolie conservatrice du Louvre est une aubaine. Il y a trois mois encore il aurait pris en charge sa communication.

À la réception, Wandrille s’est fait regarder de travers. On vend des excursions à dos de chameau, des balades à Saqqara, des croisières sur les pas de Peter Ustinov – client de l’hôtel, il a une suite à son nom –, mais Baouît ? Le concierge habitué à toutes les demandes de visites, capable de réserver un avion privé pour Abou Simbel et de conseiller les plus beaux sites pour la plongée sous-marine en mer Rouge, n’en a jamais entendu parler. Wandrille a essayé d’expliquer qu’il s’agit d’un ancien monastère chrétien, ou plutôt de plusieurs petits lieux de culte dispersés, mutisme absolu. Il a fallu demander une carte. Ici Assiout, un peu plus au nord, à moins de cent kilomètres, le village de Dashlout, c’est là. Wandrille commence à être exaspéré, il montre au concierge que cette information se trouve sur Wikipédia, que ça n’a rien de secret, que c’est un site très célèbre pour les visiteurs du Louvre, que le Louvre est le plus grand musée du monde. Il faut savoir sortir de ta routine, mon vieux, tu dois aider tes clients, c’est un établissement international ici, allez un effort pour s’adapter… L’homme lui a tourné le dos. Il répond, mi-miel mi-lotus, à une des Américaines de la piscine, qui cherche un vendeur de bijoux.