Dehors, un taxi attendait, direction la gare du Caire. La « gare Ramsès » est un des palais les plus méconnus des touristes, mais les Cairotes l’utilisent à longueur d’année, une des rares choses bien faites du pays. Wandrille l’a déjà vue dans un film de Youssef Chahine. Le hall est grandiose et peu adapté, mais ce sont des souvenirs de la première ligne, celle de 1856 qui n’allait qu’à Alexandrie. C’est là qu’il faudrait installer l’Opéra et utiliser l’Opéra comme gare. Il pourrait faire aussi gare routière, tellement c’est moche – lui a dit son père. Si on le laissait être ministre du Tourisme ici, Wandrille aurait une bonne idée par minute.
Déception, horreur, catastrophe : on lui propose le train de nuit. Palabres de dix minutes, révélation : il y en a un autre, une sorte de flèche du désert, qu’on cherchait à lui cacher parce qu’il part dans douze minutes et que la confection d’un billet nécessite treize tamponnages. Cette fois il se sent un héros d’Agatha Christie – toutes les suites de l’hôtel vont défiler. Les palmiers géants peints sur les murs s’inclinent avec déférence quand on lui délivre le billet couvert de sceaux administratifs – phénomène de temps long, héritage de la domination des scribes, l’administration égyptienne. Phénomène de temps bref : huit minutes de course olympique, Wandrille est assis dans le train qui démarre impeccablement à l’heure, fidèle aux commandements du colonel Nasser, refondateur de la gare. Loué soit-il.
Au moins c’est plus rapide qu’une croisière nunuche, le pèlerinage n’a pas le temps d’imposer ses clichés : les petits ânes bibliques, les travaux des champs « inchangés », le triporteur avec des caisses de dattes, toute cette Égypte de pacotille et de chadoufs que le pays n’arrive plus à fourguer.
À l’arrivée, Wandrille a loué un vélomoteur – il n’y avait pas de MG dans le petit garage local. Il a quand même tenu à poser la question. Il faut passer une sorte de douane, avec un policier qui veut contrôler son passeport, l’espèce de document plié en quatre qui a été remis à tous les membres de la délégation française semble faire son effet. Déjà le jour baisse. C’est le titre d’une des cantates de Bach que Pénélope affectionne, il la fredonne, le refrain l’a toujours amusé, « Reste avec nous, reste avec nous », et enchaîne avec Que ma joie demeure, ce qui est un rien exagéré, mais bon, c’est un tube.
Il risque cent fois de se perdre, couvert de poussière, suant, épuisé, le dos cassé et les mains douloureuses, il a imprimé un plan des quarante hectares qui sont la zone de fouilles, le camp de base du Louvre devrait se deviner de loin. Il ne voit rien. Sur le bord des routes, dans ce pays jonché de tas d’ordures à ciel ouvert, seuls les marchands de légumes semblent encore procéder avec ordre et méthode : les aubergines, les tomates, les oignons, les choux énormes sont rangés pour former des mosaïques admirables. Wandrille prend des photos : enfin de jolies choses. Il reprend vie.
Il arrive sur le chantier plus vite que prévu. Il attendait un caravansérail, un village de tentes, ils sont une vingtaine, tout au plus, qui bavardent en faisant des photos, pas très loin de la grille qui protège la zone, totalement défoncée, perforée, inefficace. Mais qui chercherait à venir là pour des fouilles non autorisées ? Une relique du saint abbé Ména, au marché noir, ça ne doit pas valoir grand-chose, même si c’est une icône ou une sculpture…
Les fouilleurs sont encore au travail. Pénélope n’est pas parmi eux. Le jeune esthète qui donnait des leçons d’élégance aux vigiles devant l’Opéra était en train de servir du thé dans une thermos décorée des armoiries de Charles et Camilla de Cornouailles. Il se montre féru d’héraldique, science peu pratiquée sous ces latitudes. La pauvre femme, expliquait-il, comme elle n’avait pas de coat of arms de famille, on lui a attribué comme emblème une tête de sanglier avec les dents bien jaunes, sans doute une demande personnelle de la reine – mais il s’interrompt, voyant qu’un nouvel arrivant l’écoute, tout sourires.
Le jeune savant prend un air extrêmement cérémonieux en se tournant vers lui. Wandrille constate avec un rien de satisfaction que même sale et couvert de boue il fait toujours son petit effet. Le fouilleur le regarde les yeux dans les yeux, affectant le plus grand sérieux :
« Personne ne nous avait dit qu’on pouvait recevoir des visites au pénitencier. Vous voir arriver tout pétaradant est une incroyable surprise. On vous a déjà aperçu à l’aéroport, vous avez de la constance, c’est beau l’amour ! Elle le mérite, elle est notre patronne et c’est la meilleure, et ses cours sont top, une perle rare. Je vous sers une tasse, vous devez être épuisé si vous êtes parti du Caire ce matin, tenez, c’est du mélange Marco Polo. Redites-nous votre prénom, nous avons mal compris quand on vous a vu aux bagages. Moi c’est Arthur. Les tasses et la thermos viennent de la boutique du château de Windsor, série limitée, bien adaptée à cette élégance naturelle du désert d’Égypte. Mademoiselle Pénélope est partie, ce matin. »
TROISIÈME PARTIE
Les brasiers du Caire
« Ma rivale m’échappe, elle est sauvée. Les prêtres vont venir et Radamès attend la peine aux traîtres réservée. Un traître ! il ne l’est pas. Pourtant des secrets de l’État gardien infidèle, il voulait fuir ! Fuir avec elle. Ah ! pour tous ces traîtres, la mort ! Ah ! qu’ai-je dit ! Je l’aime, hélas ! Je l’aime encore ! »
23
L’attentat
Le Caire, quartier copte, dimanche 22 avril 2012
Au Caire, quartier copte, la messe n’a pas encore commencé. Pour participer à ce rite qui ne doit rien à Rome mais tout à l’antique Église d’Alexandrie, la ferveur est à son comble. L’office est dans une heure, les fidèles arrivent déjà, en famille, par groupes d’amis. Parmi eux, beaucoup de jeunes, des deux sexes, avec des livres sous le bras, qui plaisantent, s’apostrophent, s’embrassent. Ils résistent avec humour, communauté persécutée – Wandrille les trouve courageux. Il les suit dans le dédale des maisons blanches. Au moins ici pas de foule bruyante, pas d’embouteillages de taxis, c’est un des rares coins un peu calmes du Caire.