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Pour entrer dans ce secteur de la ville, depuis les derniers attentats, il faut passer une barrière avec détecteur de métaux et subir le regard buté de deux soldats en uniforme, pas plus mal. Wandrille, chino écru et chemise blanche, passe sans peine. On arrête tous ceux qui n’ont pensé à rien et qui ont des sacs. Ce quartier copte, Pénélope a si souvent dit qu’elle le lui ferait découvrir. Les offices sont très beaux, disait-elle. Il s’est dirigé d’instinct vers les ruelles, il est certain que c’est là qu’il va la retrouver. Il ne sait pas trop ce qu’il va lui dire.

Pour la première fois depuis des semaines, l’idée lui vient qu’il n’a pas bien agi avec elle – et il se dit qu’il est vraiment un monstre de ne pas avoir pensé à cela plus tôt. Il s’en voulait vaguement, mais il s’était senti si libre, rajeuni, heureux… Depuis deux jours un démon vient de l’envahir : le scrupule. Il a voulu chasser ce genre de pensées, mais cette fois, seul, dans ce coin si beau de l’immense ville, elles l’accompagnent. Il se laisse aller à une mélancolie dont il n’a guère l’expérience.

Pourquoi Pénélope a-t-elle voulu quitter Baouît ? Elle venait à peine d’arriver. Ses amis fouilleurs ont été formels : elle a reçu un message, elle est repartie aussitôt pour Le Caire. Elle n’a rien expliqué, rien emporté de ses bagages, elle a appelé un « taxi-brousse » et elle a repris le train.

Quand Wandrille a appris la nouvelle, il s’est précipité pour la rejoindre. Il a pris le train de nuit, sans couchettes et très sale. Pas le temps de faire du tourisme, c’est terrible d’arriver à Baouît qu’on n’a jamais visité et de ne rien en voir, ni aucun des temples qui jalonnent le parcours même en se penchant par les fenêtres – de quoi avoir aux trousses, en plus de tout le reste, la colère de Ramsès II.

Wandrille, à peine de retour dans les splendeurs du Mena House, s’est senti inquiet. La douche, les habits propres, le rasoir, un nouveau parfum en série limitée, rien de ce qui en temps normal aurait suffi à le remettre de bonne humeur n’a de prise sur lui. Si Pénélope est revenue au Caire, c’est à la cathédrale copte qu’elle est allée. Il en a la certitude. Pour ne pas perdre de temps avec l’organisateur des excursions qui continue de trôner dans le hall d’entrée, dignement muré dans sa routine, Wandrille regarde en ligne : la grande cathédrale n’a aucun charme, elle est loin, il vaut mieux qu’il aille vers le quartier traditionnel, là où il y a Sainte-Marie, l’« église suspendue », avec sa façade claire au-dessus des maisons.

* * *

À peine Wandrille a-t-il franchi le portillon de sécurité qu’une camionnette blanche, comme celle de tous les vendeurs d’oranges, arrive à toute vitesse. Il a le temps de s’abriter dans l’embrasure d’une porte.

Les deux gardes font feu, la camionnette continue. Il s’est accroupi. D’instinct il protège sa tête avec ses mains.

C’est l’explosion. Impossible de croire que ça arrive vraiment.

À dix mètres de lui, un long mur vient de s’écrouler. C’est une des églises, on voit dans la poussière les bancs de bois, les travées. À l’intérieur, il semble qu’il n’y ait personne.

Trop tôt, heureusement. Seconde explosion, c’est la camionnette : le terroriste a tout fait sauter. Wandrille est projeté à terre. Autour de lui, hurlements, personne n’ose bouger, se relever. On attend. Ce n’est peut-être qu’un premier coup.

Wandrille n’est pas blessé ; il a pensé d’abord à Pénélope. Ensuite, il a eu le temps de se dire : c’est donc cela un attentat. Ce grand bruit. Le souffle qui vous jette au sol. Le silence ensuite. Le moment où on ouvre les yeux en se disant qu’on est vivant, l’instant qui suit on regarde si on est blessé, on agite ses jambes, ses bras, à peine, juste pour vérifier. L’odeur de brûlé.

Ils sont peut-être encore là. Il faudrait faire le mort. Il se relève un peu, sur ses deux coudes. Il regarde.

Où est-elle ? Était-elle entrée dans l’église ? Tout le monde hurle. Ça flambe.

C’est elle qui court vers lui. Il se relève d’un bond. Elle est en jean et en veste noire, cheveux tirés en arrière ; il la regarde, elle a de nouvelles lunettes. Il rit. Elle parle en premier, elle lui pince les bras, lui touche le torse, lui donne deux claques sur les joues, pour vérifier qu’il n’est pas en morceaux :

« Tout va bien. Si je m’attendais à te voir là. Au moment où je t’ai reconnu, tout a explosé. »

Il va la serrer dans ses bras, mais il n’a pas le temps. Elle prend sa main, se force à avoir une respiration régulière :

« Viens, je sais comment sortir. Surtout pas par l’entrée qui va être bloquée dans trois minutes, il y a un chemin derrière les églises pour quitter la zone. Pas de mort, pas de blessé. Pas vu en tout cas. Personne n’a hurlé, personne n’est en sang. À croire qu’il y a un bon Dieu de temps en temps. Je crois que cette fois-ci ils ont raté leur coup. »

* * *

Dix minutes plus tard ils sont dans un taxi, bloqué dans l’embouteillage de la place Tahrir, le chauffeur participe à l’insoutenable tintamarre et il a mis à fond, dans l’autoradio à cassette, des prières qui tournent en boucle.

D’abord, ils ne parlent pas. Ils osent à peine se regarder. Pénélope baisse la tête, elle a l’air de bouder, mais elle ne détache pas ses yeux des doigts si fins de Wandrille, elle les a tant aimés, avec ses ongles impeccables, ses petits poignets avec le chronomètre Breguet dont il est aussi content que de son sourire. Quel crétin.

Elle imagine l’horreur, elle le voit broyé, en charpie. Quand on se dit que l’homme qu’on aime aurait pu être un cadavre, c’est qu’on est encore très amoureuse. Elle voit ce qu’aurait été le rapatriement du corps. Quelle pensée horrible. Mais pourquoi la chasser ? Elle s’y vautre, deux minutes, pas plus. L’accueil à l’aéroport, elle avec le cercueil, la messe d’enterrement, assise avec la famille. Bon ça suffit. Pénélope ouvre les yeux, regarde le profil de ce grand dadais imbécile qui vient d’échapper à la mort.

Pénélope, à voix lente, rassure Wandrille, c’est lui qui tremble :

« C’est gentil comme tout d’avoir eu l’idée de venir me chercher. Moi qui te prenais pour un lâche. Tu sais que tu as été parfait ? Depuis le temps que je voulais te faire découvrir ce coin un peu secret de cette ville que j’aime tant.

— Très réussi, merci. Le premier contact est un vrai choc.

— Tu vois ce haut mur, c’est le bon vieux musée. Il faut absolument qu’on y aille avant ton départ. Il va fermer bientôt, tout est déjà à moitié déménagé, tu ne peux pas ne pas avoir vu ce joyau avant sa disparition. J’ai reçu l’ordre du Louvre de quitter Baouît pour aller saluer le directeur des Antiquités, j’avais cru pouvoir m’en dispenser. Cela ne sert vraiment à rien. J’ai obéi.

— On ne peut pas lui demander d’éteindre ses sérénades ? Je ne t’entends pas ! Tu crois que si je demande gentiment au barman de l’hôtel il nous trouvera du Lagavulin ? J’ai dû changer de champagne tu sais, ils n’ont que du Moët, eh bien figure-toi, je le trouve excellent, pas aussi moelleux que je le craignais, très bien, vraiment, on va demander une bouteille bien fraîche…

— Wandrille, je préférerais que tu ne dises plus rien.

— Tu comprends, le tourisme, je n’ai pas l’habitude, moi je viens de Baouît, j’ai fait l’aller-retour, j’ai besoin d’un peu de temps pour me reprendre… »

* * *

Wandrille a pris le prétexte d’une blessure au genou, qu’il n’a pas eue, pour rester en Égypte. Il a expliqué à sa mère que l’hôpital du Caire lui avait prescrit une immobilité absolue de dix jours, sinon il risquait de rester paralysé à vie. Il est apparu en chaise roulante – le vieux palace en a des stocks – devant son écran, son père lui a recommandé de ne rien dire pour que la presse n’envenime pas tout : « Le fils du ministre de la Culture français victime de l’attentat du quartier copte. »