CNN a osé parler d’un « attentat de routine » : pas de victime, si le kamikaze était arrivé trente-cinq minutes plus tard, c’était un carnage. Les dommages patrimoniaux sont immenses : une des quatre petites églises, parmi les plus anciennes et les plus précieuses, est éventrée. Un des murs de la nef a été pulvérisé, les photos de l’édifice béant, avec ses peintures, ses chandeliers, les poutres du toit calcinées jonchant le sol sont partout dans les journaux. Les messes désormais seront tristes et sous haute sécurité. Les militaires de surveillance ont eu de la chance, la camionnette les a épargnés. Ils viennent d’être reçus par le président de la République. Wandrille éteint sa télévision, il en a assez vu.
Toute la délégation officielle française est partie, dans un avion du Glam, avec une demi-journée d’avance sur le programme, livrant la piscine du Mena aux deux vieilles Américaines, ses admiratrices. Son père n’a même pas eu le temps de prononcer un de ses merveilleux petits discours, la poudre d’escampette ayant été jugée préférable à la poudre aux yeux.
La divine fiancée de Wandrille n’a pas eu elle non plus la patience de l’attendre, il l’aurait parié. Elle a repris l’avion avec le ministre et les grands patrons. Elle a enregistré un message sur son répondeur : il y a à Paris le conseil d’administration de la fondation de son père en faveur du patrimoine en péril, dont elle est la présidente, et elle veut évidemment y être. Elle doit soutenir un « magnifique projet », la restauration de toutes les passementeries des rideaux du château de Chantilly. Tout ça tombe en poussière. Si on peut être utile à quelque chose…
Elle n’a pas essayé de le cuisiner, elle ignore qu’il est allé à Baouît, c’est déjà ça. Elle semble avoir oublié qu’il était parti sans la prévenir. Aucune urgence à régler la situation dans l’immédiat.
Wandrille se sent comme un soldat de Bonaparte venant d’apprendre que le général en chef a repris le bateau, file vers son destin, vers Paris, vers le coup d’État du 18 brumaire qui va faire de lui le Premier consul – comme son père qui va gagner ses galons de défenseur de la grande culture internationale. Le voici seul en Égypte. Il a eu deux verres de whisky, et surtout une petite collation avec Pénélope, durant laquelle tous les sujets qui fâchent ont été évités.
Il ne peut s’empêcher de revoir ce mur qui tombe, juste en face de lui, il a en tête le bruit de l’explosion, les voitures, les hurlements, son visage à elle, sa veste noire, son expression de noctambule en arrivant vers lui, ses premiers mots si clairs et directs. La bouteille de Moët « Brut impérial » est toujours dans le seau à champagne, ils n’y ont pas touché.
Voilà, Pénélope est là, installée sur le canapé-lit de la « junior suite vue pyramides » : elle dort tout habillée.
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En Corse, dans une bergerie de grand luxe
L’anneau de Néfertiti brille sur la paille. La bergerie est si éloignée de la route, si difficile d’accès, que personne n’ira jamais y chercher le trésor dérobé au palais du Tau, ni celui qui a commandité ce fric-frac qui s’est terminé dans le sang. Il ne se cache même pas, il vit au grand air et au soleil, planifiant sa prochaine opération.
Il n’y a que les journalistes habitués aux « points presse » de la préfecture pour croire encore que ceux qui sont en délicatesse avec la loi, en Corse, se planquent dans des « bergeries », avec des pierres sèches, des vieilles dames en fichu chargées du ravitaillement et que ces rebelles passent leurs journées à siffler les chèvres. Les bergeries sont aujourd’hui cartographiées, village par village, on en connaît les accès dans toutes les gendarmeries de l’île.
Ici la paille sert simplement à garnir la petite boîte en carton qui a protégé l’anneau pendant le transport. Pour le reste, le décor est digne d’un souverain.
Giandomenico Sébastiani est en débardeur et en jean, il n’est pas là pour faire des élégances. Il regarde en souriant les reflets du soleil dans la haute bibliothèque Empire ornée de bronzes représentant des allégories des planètes. Il a enlevé ses espadrilles. Il se sert un cognac – un Hennessy Napoléon millésimé décanté dans la jolie carafe gravée de la cave à liqueurs qui est ouverte sur sa table. Il se renverse dans le grand fauteuil estampillé Jacob pour regarder les moulures du plafond et les cristaux du lustre à la mode de Venise. Tout cela lui convient. Il est des bergeries plus rustiques. Celle-ci correspond à l’image qu’il se fait de son rang dans les grandes puissances secrètes de l’île.
Personne n’ira le chercher là. Personne ne sait qu’on peut encore habiter dans ce décor d’un autre temps, que ce palais, incendié quelques années plus tôt, existe toujours et qu’on y a aménagé une chambre pour lui et un bureau. Les jeunes Corses ignorent qu’une telle construction, digne de l’ancienne Russie ou des châteaux anglais, se trouve dans leur île, et les vieux ne s’en soucient plus guère. C’est inaccessible depuis si longtemps. Le château, perdu dans les forêts, le domaine, les écuries, tout appartient au département, c’est un bien public – mais qui a gardé toutes les apparences d’une demeure privée.
Sébastiani est le petit-fils du dernier régisseur. L’administration a hérité de ses services avec l’ensemble du domaine. Les derniers ducs l’ont donné avec la terre. Un grand panneau indique « Danger de mort. Chutes de pierres. Interdit à la visite ». Il a les clés depuis qu’il a cinq ans. Du dernier étage, la vue est sans doute une des plus belles du monde, à égalité avec le golfe de Rio quand l’urbanisme ne l’avait pas encore défiguré.
Giandomenico est déçu. Cette mise en scène de lui-même ne lui procure plus aucune satisfaction, il est habitué. Il n’allume même pas un petit cigare. Il réfléchit.
L’anneau aurait dû avoir un secret. Il l’a regardé à la loupe, il l’a pesé : il est en or massif, aucun indice, aucune marque cachée ni cavité secrète. Ce talisman ne lui dira rien de plus – et ne le protégera pas des investigations de la police.
Tout a commencé par les recherches que son fils prétendait mener, pour une vague thèse de doctorat – sujet déposé à Genève, où les dépôts, tous les détenteurs de coffre le savent bien, peuvent être de très longue durée – sur l’histoire du bonapartisme. Simple couverture : le but qu’ils se sont assigné, son fils et lui, c’est de vendre aux deux grands collectionneurs rivaux qui se partagent le marché de la relique napoléonienne le plus de raretés possible, au besoin en les fabriquant un peu, jamais complètement. Un faux n’est réussi que s’il possède une part d’authenticité. Ils ont transformé une vieille culotte de chasseur en ajoutant les traces du sang de l’Empereur quand il fut blessé devant Ratisbonne avec une étiquette cousue qui en atteste signée par l’aide de camp. Ils ont à peine transformé l’anneau épiscopal du pape Léon XII della Genga, qui portait un écu « d’azur à l’aigle d’or », sans aucun rapport avec l’aigle de l’Empire, en prétendue bague du couronnement de Napoléon donnée par le pape – pour justifier la présence d’une petite tiare gravée un peu gênante. Tout le monde y a cru, surtout celui à qui ils l’ont vendue. Ils ont ajouté des N couronnés sur des ménagères entières de couverts portant le poinçon de Biennais, orfèvre officiel de la cour, prix de chaque fourchette multiplié par cent. Ils ont utilisé trois fauteuils authentiques pour faire un trône que les experts ont jugé très vraisemblable et payé deux spécialistes du mobilier impérial, un Anglais et un Canadien, pour l’authentifier et écrire que s’il ne portait aucune marque de grande demeure c’est qu’il s’agissait d’un « trône volant », que Napoléon emportait dans ses campagnes.