Pour le moment, ils n’étaient pas encore allés jusqu’au vol dans un musée, mais il leur avait semblé, après de grandes discussions dans la bibliothèque aux lambris d’acajou, que le jeu cette fois en valait la peine. Son fils avait en effet découvert, dans les réserves du château d’Arenenberg, en Suisse, un élément que les historiens avaient négligé. Ce fut le point de départ de toute cette histoire.
Le travail d’attribution des trésors relève d’abord d’une solide documentation. C’est cela qui donne un prix infini à toutes ces babioles, au livre – provenant du collège de Brienne, avec le nom du jeune Buonaparte, vrai ou faux, sur la page de garde – ou au pliant assez quelconque mais « à l’antique » – sous lequel on découvrait fort à propos l’étiquette, apposée sur le bateau, du mobilier qui était parti pour Sainte-Hélène. Rien n’était jamais entièrement faux, cela n’était pas toujours vrai – la famille Sébastiani s’enrichissait, depuis plusieurs décennies.
C’est le père de Giandomenico qui avait eu l’idée de commencer cette coupable industrie lors du bicentenaire de la naissance de Napoléon en 1969, avec un petit chapeau porté à Iéna qui avait battu tous les records aux enchères et sortait d’un château en Provence qui avait appartenu à un des officiers d’ordonnance de Napoléon. Peut-être était-ce le couvre-chef du garde-chasse, il avait suffi pour le vendre de faire retisser la petite marque légendaire de Poupard, fournisseur attitré… « Car c’est d’un chapelier que la légende part. Le vrai Napoléon, en somme… c’est Poupard ! » : Giandomenico peut réciter par cœur des scènes entières de L’Aiglon d’Edmond Rostand.
La recherche, cette fois-ci, avait été très longue, et il y aurait eu de quoi faire une thèse pour de bon : à côté du domaine d’Arenenberg, où la reine Hortense éleva son fils pour qu’il devienne le futur Napoléon III, se trouve un ancien bunker – en Suisse, c’est aussi courant qu’en Albanie. En Corse il y en a aussi quelques-uns et la police cette fois ne les connaît pas tous. On trouve, dans cette cache helvète, les réserves des collections, avec en particulier la bibliothèque d’étudiant du jeune homme qui rêvait de monter sur le trône. Quand son fils lui avait parlé de tous ces documents méconnus et inexplorés, Giandomenico avait voulu le dissuader. Mais il s’était emballé, encouragé par le cousin chic, ce vieux schnock de Mathieu Graville qui dirige Chantilly, un historien respecté celui-là. Qui dirait, en les voyant, que Graville et Sébastiani sont cousins germains, que la mère de l’un est la sœur du père de l’autre ? L’un roule des mécaniques et exhibe ses tatouages dans les clubs de voile, l’autre alterne vestes de chasse et costumes d’été en seersucker, avec des panamas ridicules… Mais bon, dans l’île, on n’abandonne jamais la famille – et il peut encore rendre des services, ce raseur qui présente si bien.
La bibliothèque d’Arenenberg constituait la preuve que Napoléon III avait été une sorte de surdoué d’avant la mode des surdoués : des traités en anglais, en italien, en allemand, de l’astronomie, de la balistique, des mémoires de diplomates, les grands auteurs latins, et tout cela broché, corné, annoté… Le jeune Sébastiani était tombé sur un volume de l’édition originale du Voyage dans la basse et la haute Égypte de Vivant Denon, qui raconte la découverte des monuments – une main avait écrit, à l’encre noire : « C’est durant l’expédition que fut mise à l’abri la bague qui, pour qui saura la lire, dit qui doit monter sur le trône de France. »
Dès que son fils lui eut envoyé la photo, Giandomenico comprit que c’était l’écriture même du Premier consul et pas celle du futur Napoléon III. Une bague, en Égypte, laissée là-bas, et qui avait à voir avec l’Empire, de quoi rêver.
Napoléon III, qui possédait donc cet exemplaire de l’édition originale que Denon avait envoyé à Bonaparte, savait que cet objet existait. C’était trop beau. Restait à savoir de quoi il s’agissait. Si l’on pouvait encore trouver quelque part cette relique, les deux collectionneurs rivaux allaient se battre et la petite famille Sébastiani pourrait acheter au moins toute une colline.
La recherche suivante prit trois secondes. Giandomenico avait tapé « Napoléon bague Égypte » et il avait vu apparaître Néfertiti et le palais du Tau. En quoi une bague portant le nom de la plus célèbre reine d’Égypte pouvait-elle recéler un secret historique lié à la France ? Il fallait comprendre comment cet anneau était arrivé à Reims. La provenance Eugénie cadrait assez bien avec la phrase écrite dans ce livre que son mari se souvenait forcément d’avoir lu à Arenenberg, dans les heures les plus incertaines de sa jeunesse. Elle était allée en Égypte, voyage difficile à cette époque, même pour une souveraine nantie d’un navire à vapeur, elle avait porté ce talisman.
Il n’y a pas de doute. L’impératrice était la dernière héritière du secret de Napoléon Ier – que cette bague permettait de comprendre – et elle avait choisi avant de mourir de le planquer dans le trésor de la cathédrale de Reims. Ce n’était pas un hasard. Reims, c’est là que viennent ceux qui doivent « monter sur le trône de France ». Sébastiani a depuis longtemps son opinion sur la dernière impératrice. Eugénie n’était-elle pas bigote, sournoise et royaliste, veule et arrogante ? Il voulait avoir cet anneau sacré entre les mains – pour le revendre discrètement et au prix fort à un fou de l’Empire qui ne le montrerait à personne. Au-delà des deux collectionneurs les plus connus, Sébastiani avait une liste de dix noms, jusqu’en Inde, en Chine et au Japon.
L’organisation du fric-frac de Reims exigeait une prise de risques et avait coûté pas mal d’argent. La pègre bruxelloise avait, une fois de plus, été efficace. Il aurait fallu, selon les instructions, embarquer quatre ou cinq objets de plus, le calice de saint Remi et le portrait de Mgr de Latil, pour noyer le poisson. Là, toute la presse ne parlait que de l’anneau… Les gens allaient vouloir l’étudier. Personne n’imagine l’érudition dont sont capables tous ces toqués de napoléoneries. Dans L’Union, le journal de Reims, l’administrateur du palais du Tau, un petit gros à l’œil rond, donne des interviews désespérées. Une photo de lui prise devant une devanture de pizzeria n’améliore pas sa crédibilité. La famille de la victime a porté plainte contre lui. L’enquête heureusement piétine.
Sébastiani avait tout misé sur cette hypothèse. Les annotations de la main de Bonaparte dans les marges de ses livres devaient toutes être prises au sérieux. Mais maintenant, avoir cet objet avec soi devient compromettant, même dans ce domaine inatteignable au milieu des montagnes qui domine Ajaccio. Surtout, la question qui hante désormais le voleur est toute simple : si cette bague n’était pas la bonne, si ce n’était pas à celle-ci que Bonaparte faisait allusion ?
L’anneau est beau. Giandomenico veut l’essayer, mais il est trop petit. Il a peut-être été porté par Joséphine, et Napoléon, qui avait de minuscules mains. Éclatante confirmation, que personne n’avait soulignée avant les Sébastiani : il figure, bien reconnaissable, sur un grand portrait de la reine Hortense accroché dans cette demeure d’exil, Arenenberg. Elle le porte à l’index de la main gauche. Mais cela ne suffit pas à prouver qu’il permet de posséder un secret destiné aux souverains français.