Выбрать главу

Tintoret a brossé cette esquisse, dédiée aux gloires de l’au-delà, avec brio, dans le soleil de Venise ou de Vérone : un tourbillon d’anges et de corps nus monte en spirale vers le Ciel, où le Christ pose une couronne sur la tête de la Vierge. C’est sa vision du paradis.

Pénélope fixe un instant du regard l’air doré du tableau, ces acrobates et ces nuages, mais cela lui fait mal : sa couronne d’or, elle sent bien qu’elle l’a perdue et trop de souvenirs heureux percent à travers ces éclats de lumière. Elle revoit Wandrille à Venise, dans la grande salle du palais des Doges ; s’ils s’étaient mariés, sur un coup de tête, s’ils avaient eu un enfant, cette année-là, il aurait déjà…

Est-ce qu’un enfant aurait empêché ce nullard de Wandrille de partir, de la repousser, d’un geste brusque, dans les ténèbres extérieures ? Un ange de Tintoret la regarde et lui dit d’arrêter ça tout de suite. Elle se force à sourire et se tourne vers ceux qui l’attendent. Ses collègues, conservateurs au musée du Louvre.

Elle n’est pas tout à fait la dernière, c’est ce que lui a dit, avec un clin d’œil dont elle se serait passée, le jeune chef des pompiers en cochant son nom sur la feuille et en lui donnant son badge. Elle l’a mis sur son pull marin, bien visible, à côté de celui du musée qu’elle porte toujours quand elle va dans les salles le mardi.

Elle aime bien faire des photos des derniers accrochages, des changements dans les vitrines, immortaliser le retour d’une momie de chat ou l’arrivée au son des trompettes de Verdi du cercueil sculpté d’Iroubastetoudjaentchaou qui s’était égaré à l’Opéra de Paris depuis l’époque des premiers triomphes d’Aïda. Des photos qu’elle affiche sur les réseaux sociaux avec cette mention magique : #jourdefermeture, à la plus grande fureur des tricoteuses du service de la communication qui n’ont pas encore de compte Twitter et n’aiment pas du tout que cette petite nouvelle fasse leur travail et le fasse mieux qu’elles.

Avec le hashtag #iroubastetoudjaentchaou elle a connu, dans le milieu égyptologique, un véritable triomphe – qui ne fut guère repris ailleurs. Elle est au Louvre depuis un an, elle frime encore un peu, elle reste « nouvelle » dans la grande maison. Il est question de raccrocher bientôt les tableaux vénitiens de la salle de la Joconde, de monter le Tintoret en second rang, c’est dommage : le Paradis à hauteur d’homme, Pénélope aimait bien.

Aujourd’hui, elle ne montrera aucune photo, à personne ; en a-t-elle envie d’ailleurs ? Le privilège est trop grand. Voir Mona Lisa seule à seule – comme Moïse a vu Yahweh face à face sur le mont Nébo. Sans « mise à distance », sans le cadre, sans la vitre, en tête à tête, en retenant sa respiration.

Pourvu qu’elle ne se mette pas à tousser. Pas de miasmes sur le vernis. A-t-elle même le droit de prendre des photos ? Le dispositif de sécurité est maximal. Devant la pyramide, elle a repéré deux CRS qui ne sont pas là d’habitude, avec leurs armes. Une photo d’elle en train de scruter les rides de la Joconde susciterait trop de jalousies dans les équipes et surtout dans son propre département, les Antiquités égyptiennes. Pour qui se prend-elle ? Elle est à peine arrivée et on la laisse déjà assister à cette étrange cérémonie cultuelle et annuelle, le dévoilement du plus grand des mystères. Éleusis comme ça, tout de suite, à cette petite sotte…

Elle caresse ses deux badges sur son vieux pull breton acheté avec Wandrille à Bénodet : le premier porte « Louvre. Conservateur ». Elle a attendu plus de dix ans pour y arriver, elle est passée par toutes les cases du jeu de l’oie du ministère de la Culture – la tapisserie de Bayeux, Versailles, le Mobilier national… – avant de pouvoir arborer cet insigne orange et noir, avec le logo du plus merveilleux de tous les musées et la photo qui fait prendre vingt ans. Le musée qu’elle aime depuis toujours, depuis sa première visite avec ses parents – première sortie hors de Villefranche-de-Rouergue, elle avait huit ans –, depuis son premier « stage de spécialité » à l’École nationale du patrimoine. Désormais, c’est chez elle.

Elle a atteint son but : la voici au département des Antiquités égyptiennes, nommée à ce poste contre une douzaine de candidats, dont une Allemande redoutable, caricature bardée de fiches, maîtresse de l’art du plan de thèse en dix-sept parties, et une Italienne arriviste et rigolote, plus terrible encore. Elle va s’occuper de l’Égypte tardive : les vestiges de l’époque des successeurs d’Alexandre le Grand, tout ce qui se passe après le suicide de Cléopâtre, les tissus coptes, les portraits du Fayoum, ses amours.

L’autre badge, qu’elle devra rendre au pompier dragueur en sortant – deuxième sourire sans mystère à prévoir, quelle tête à claques –, n’est valable qu’un jour et il ne porte aucune inscription, juste une image : celle de Mona Lisa.

2

À l’assaut d’Akhethetep

Dehors c’est l’émeute, imprévue. La préfecture de police, pour une fois débonnaire, avait autorisé une manifestation selon un parcours précis, de l’Assemblée nationale à la place Saint-Michel, en longeant les quais de Seine. De la routine, pas grand-chose à craindre de cet énième défilé contre les taxes imposées aux agriculteurs. Ils ne seront pas très nombreux, d’où cet itinéraire sur la rive gauche, plutôt bien adapté. Tant que l’Élysée n’est pas menacé, tout peut convenir. Sauf que vers 11 heures, ce matin-là, le flot de Bretons et de Normands en bottes vertes a débordé. Les « bottes vertes », ces gens qui ne sont pas tous des aigles – comme a eu le malheur de dire le ministre, mettant le feu aux poudres – ont été refoulés un peu brutalement des abords de l’Assemblée. Au lieu de suivre le quai, ils ont eu envie de montrer leur indépendance, sous une petite pluie qui les galvanise, et de faire un virage à gauche, sur le pont des Arts.

Dans son bureau, Géraldine Lalouette, la présidente du Louvre, vient d’être appelée par le préfet Lamotte-Lambert. Elle a ouvert sa fenêtre et elle regarde. Ça n’est pas le bon jour pour ça. Rien n’a été prévu. Deux ou trois CRS de routine pour le « Joconde Day » ne vont pas suffire à endiguer la marée. Dans cinq minutes, tous ces gens seront devant le musée. C’est mardi, tout est fermé. Déjà ça. La procédure en cas d’attaque est simple et a été répétée. On boucle la pyramide. Les autres accès sont déjà verrouillés. Il n’y a pas grand danger. Ceux qui défilent veulent tous se faire photographier devant les façades de la cour Napoléon, que ça tourne sur Facebook, c’est l’image qui compte. Aucun moyen d’entrer à l’intérieur, les fenêtres ont des barreaux, ils ne peuvent pas y arriver.

Le préfet écoute. Il a déjà donné l’ordre à deux camions de CRS de faire mouvement vers la rue de Rivoli. C’est ennuyeux, cette histoire d’examen de la Joconde.

La présidente referme sa fenêtre, tire le store. Personne ne sait vraiment où se trouve, sur la façade du côté « bord de l’eau », l’emplacement de son bureau. Elle n’a pas l’intention de se montrer ni de sortir. Elle appelle le « PC Pyramide ». Tout va bien.

Les deux visiteurs invités du jour viennent de passer. Ils seront les derniers de la fournée. On boucle l’accès immédiatement et la préfecture envoie des renforts. La horde sera là dans quatre minutes.