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Giandomenico griffonne les deux ou trois choses qui sont avérées dans cette histoire, il fera ensuite une liste d’hypothèses – même si, pour le moment, rien n’est probant. L’anneau a été offert à Eugénie par Napoléon III, sans doute un présent de noces. Pour les bonapartistes, cet objet est prêt à devenir un mythe, mais il faudrait comprendre pourquoi il est peut-être si important. Impossible de savoir si Eugénie le portait lors des fêtes de l’inauguration du canal de Suez. Les gravures qui la montrent en crinoline devant les autorités locales en burnous ne sont pas assez précises.

Il devient aujourd’hui un objet volé dont la possession est compromettante. Car il ne cache rien, hélas : l’inscription est bien le cartouche royal de l’épouse d’Akhenaton. Les hiéroglyphes ne bougent pas, l’objet est massif, la radiographie faite à l’hôpital d’Ajaccio par un médecin de la famille ne donne rien, il est au bon poids d’or, aucun double-fond, pas de secret.

Sébastiani hésite un peu. Quel dommage, il va sans doute être obligé de faire fondre la pièce. Peut-être devrait-il tout de même la montrer à un vrai égyptologue, pas au Louvre, c’est trop dangereux – on lui a donné le nom de la conservatrice qui a entrepris le catalogue des bijoux, une certaine Pénélope Breuil –, mais pourquoi pas au musée du Caire. Si l’expertise ne donne aucun vrai résultat, on sacrifiera l’objet.

L’ordre règne au Caire, il y a un marché noir des antiquités dont tout le monde semble satisfait. On croit qu’il fonctionne encore comme au XXe siècle, grâce à la vente discrète d’objets provenant de fouilles non autorisées. En réalité, aujourd’hui, il est surtout alimenté par le commerce de pièces égyptiennes volées dans des collections européennes, arrivées en Italie, en France ou en Angleterre vers 1850, à destination de tout un nouveau marché asiatique. Au Caire arrivent maintenant de plus en plus de Chinois, de Japonais, de Sud-Coréens, qui veulent acheter des bijoux ou des statuettes, et la dispersion du patrimoine égyptien sorti du sol est très sévèrement punie par la loi – alors que des pièces volées en Europe qui ont transité par Bruxelles sont comme blanchies et peuvent être vendues à Alexandrie. Elles sont anciennes, authentiques, il suffit de faire croire qu’elles proviennent de fouilles non officielles récentes. Sébastiani est décidé à se rendre au Caire. Il regarde distraitement les horaires d’avion.

25

Le Louvre a peur. La rue de Valois est rassurée

Paris, lundi 23 avril 2012

Le ministre a fermé la porte du bureau de Malraux, pour être seul. Wandrille vient de l’appeler. Le bilan est très positif : il n’est ni mort ni blessé. Aucun journaliste ne sait que le fils du ministre de la Culture a échappé de justesse à un attentat. Son enfant n’est pas une mauviette : il est resté sur place jusqu’à l’arrivée de la police, pour voir s’il n’y avait pas des gens à qui il aurait pu porter secours (de l’utilité du brevet qu’il l’avait obligé à passer l’année du bac). Wandrille est actuellement avec Pénélope. Diane est revenue à Paris sous un prétexte un peu vague, grand bien lui fasse. L’attentat n’a fait aucune victime cette fois. Le retour précipité de la délégation a permis d’éviter au moins dix ennuyeuses visites et autant d’entretiens à mener au Caire. Tout cela fait qu’il est ravi. Il a réuni quelques journalistes choisis pour une petite conférence à Paris consacrée au rôle de la France pour combattre la circulation des œuvres d’art volées, en particulier pour ce qui concerne les objets égyptiens. L’ambassadeur d’Égypte était là, rien de décisif n’en est sorti, mais le ministre estime qu’il a « fait le job ».

Il se félicite surtout d’avoir choisi ce bureau, qui convient bien à son sens de l’histoire. Ces boiseries peintes sont si jolies. Il y a deux beaux bureaux dans ce ministère un peu à l’étroit entre la rue de Valois et la cour intérieure du Palais-Royal : il a bien fait de laisser l’autre, plus vaste, mieux conçu, avec son décor un peu lourd et gras au directeur de cabinet que le Premier ministre lui a imposé.

Il ouvre ses dossiers : le British Museum souhaite un prêt de longue durée de la tapisserie de Bayeux, l’affaire des faux meubles de Versailles semble prendre de l’ampleur, on lui demande de venir accueillir son homologue japonais à Giverny dans la maison de Claude Monet, tout va bien. Qu’elle est belle la vie de ministre de la Culture et du Patrimoine, comme il a eu raison de refuser d’être « et de la Communication » ! Pour Bayeux, il faut savoir si l’œuvre est transportable, il se réjouit déjà d’appeler Pénélope, à laquelle il aime rappeler que c’était son premier poste à la sortie de l’école, quand elle pensait encore que les trésors du Louvre seraient pour elle à jamais inaccessibles… Au Louvre, impossible de ne pas donner un nouveau mandat à la présidente Lalouette, après tout elle est très capable. Et si on ajoutait Olga Vanhuyssum dans la liste des prochains décorés ? Ce serait pour sa présidente une petite contrariété, un nuage planant sur son décret de renomination – quel mot horrible… Trois minutes plus tard, le ministre, heureux et paisible, s’était endormi pour profiter du quart d’heure qui le séparait de la visite de son amie l’ambassadrice de Grèce…

* * *

La directrice du département des Antiquités égyptiennes a donné l’ordre de retour immédiat à la mission Baouît. L’attentat a failli lui coûter sa petite Pénélope. Quel besoin avait-elle d’aller se promener dans le Vieux Caire, aussi ? Tout le monde sait que le quartier copte est une cible. Elle n’est toujours pas allée faire la visite protocolaire au directeur des Antiquités de l’Égypte dans son bureau du « vieux musée », c’était pourtant la première de ses obligations, elle n’avait pas cessé de la harceler à ce sujet. Elle ne devait pas filer immédiatement à Baouît. Désormais, pas de question, a dit Mme Lalouette en réunion de direction, si les attentats reprennent encore dans ce pays, on arrête tout.

Sauf que Pénélope est injoignable. L’équipe est en route vers l’aéroport du Caire, le petit marquis de l’École du Louvre, l’archéologue camionneuse, les ingénieurs geeks avec le drone, mais évidemment elle n’est pas avec eux, cette tête de mule incontrôlable. Après l’attentat, elle a appelé pour dire qu’elle avait tout vu mais qu’elle n’avait rien, qu’il ne fallait pas se faire de souci pour elle, et depuis, plus aucune nouvelle.

Elle avait dû rester au Caire, mais où ? Nul ne l’a vue à l’Institut français d’archéologie orientale, le port d’attache naturel de tous les chercheurs, rien à l’hôtel où le Louvre a ses habitudes et ses tarifs – cet excellent cinq étoiles plein de puces et de moustiques, Olga connaît –, rien à l’ambassade. L’attaché culturel lui a juste raconté que la fin du voyage du ministre de la Culture et des chefs d’entreprise avait été hâtée et que tout le monde venait de repartir. Pas le moindre contrat signé. Un avion pour rien. Il faudrait vérifier si la jeune conservatrice n’était pas dans ce charter du retour, puisqu’on l’avait vue placée à côté du ministre lors de la soirée de gala à l’Opéra du Caire, « qui avait été éblouissante » ajoutait la voix pommadée, incapable d’en dire plus, flatté sans doute de parler à la grande archéologue du Louvre qu’il avait vue si souvent dans l’émission « Secrets d’Histoire ».

Olga raccroche : cette Pénélope, est-ce qu’on la paye pour aller à l’Opéra ? Une mission de trois semaines à Baouît c’est une mission de trois semaines à Baouît, avec gros rapport au retour. Assise à côté du ministre ! Elle se dit qu’elle était bien trop bonne d’avoir eu peur pour cette enfant. Elle s’en sortira toujours sans elle. Tout le département s’inquiète, et jusqu’au directeur de Chantilly, qui a dû s’enticher de la petite, qui n’arrête pas d’appeler pour prendre des nouvelles… Il insiste pour la revoir, demande où elle est, aucune pudeur, celui-là c’est une honte pour les vieux.