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Comme Pénélope n’est décidément pas à la hauteur de sa tâche, Olga Vanhuyssum a repris le « dossier d’œuvre » de la bague au nom de Néfertiti que possède le Louvre, la jumelle de celle du Tau. Elle a demandé que nul ne la dérange et s’est installée, comme elle le fait quand c’est important, devant le bureau de Champollion dont elle fait dangereusement crisser l’abattant. Le dossier ne contient pas grand-chose, des demandes de prêts à des expositions, des précisions sur l’origine de l’objet, acquis sur le marché des antiquités lorsque c’était encore possible de trouver ce genre de jolies choses sans être ennuyé, à une date où les pièces de l’époque d’Akhenaton en circulation étaient assez nombreuses. C’est important aussi qu’elle soit bien au courant de tout cela, si la télévision avait l’idée de venir l’interroger. Elle a mis ses perles. Elle a ouvert la fenêtre : de l’autre côté de la Seine la coupole de l’Institut, où siège l’Académie des inscriptions et belles-lettres, brille comme une promesse.

La dernière page du dossier n’est ni un papyrus ni un rapport de fouilles, mais un papier épais du début du XIXe siècle, qui n’a rien à faire là : une lettre de Vivant Denon qui ne figure pas dans sa correspondance publiée. Elle vérifie aussitôt, elle a toujours les volumes sous la main. Un oubli bien pardonnable : qui a vraiment ouvert ce dossier ? Tout ce qui concerne les bijoux doit être absolument reclassé. Pénélope n’a même pas commencé. Il y a un dessin de la bague, très finement exécuté – mais évidemment à une date où personne ne savait lire le nom de Néfertiti et où on ne connaissait rien de son histoire, de l’instauration du culte solaire, tout restait à déchiffrer. Denon la décrit à une de ses correspondantes, peut-être son égérie vénitienne avec laquelle il a échangé des missives toute sa vie, et raconte comment il l’a trouvée entre les bandelettes de lin d’une momie. C’est amusant, mais ce ne peut pas être la même bague. Si ça se trouve, la lettre de Denon concerne l’objet volé au palais du Tau. Il explique qu’en découvrant cet anneau, il a pensé aussitôt à celui qu’il avait vu porter au général en chef en Égypte, « une bague qui n’avait rien d’égyptien » et du récit que Bonaparte lui avait fait à ce sujet, un soir, tard, sur le bateau, en regardant leurs bonnes étoiles. Il n’avait pas tout dit, mais Denon qui était malin avait cru comprendre qu’il s’agissait d’une sorte de talisman qui lui avait été confié, avant le départ de Paris, par le citoyen Talleyrand.

Un secret historique peut somnoler longtemps dans une boîte d’archives, surtout si elle a fini dans le haut du placard de l’un des bureaux les plus en désordre du musée du Louvre, encore plus si le document a été mal classé. Talleyrand avait envoyé Bonaparte en Égypte. Tous les historiens avaient cru comprendre pourquoi : pour lutter contre l’Angleterre, laisser le Directoire s’épuiser en querelles fratricides, peut-être aussi pour l’éloigner du magma politique et laisser croire, à son retour, qu’il sauverait le pays auréolé d’une incontestable gloire. Peut-être bien…

Mais ce que cette lettre montrait, c’est que si Bonaparte était parti aussi loin c’était aussi pour y cacher un secret. De quoi s’agissait-il ? Un secret qui concernait la France, qu’il avait mission de placer dans un lieu inviolable, et qui le rendrait maître du monde – et sans doute Talleyrand avec lui.

Ce secret, il l’avait peut-être confié à l’Égypte – impossible de ne pas penser d’abord aux pyramides ou au Sphinx –, mais visiblement il en avait fait bon usage, puisqu’il était devenu consul puis empereur. Il le devait à son audace, à son assurance, peut-être aussi au calme intérieur que lui procurait un talisman symbolique dont Talleyrand lui avait expliqué le fin mot.

C’était bien flou tout cela, bon pour les amateurs de petite histoire et de complots… Denon finissait sa lettre en disant : « J’ai observé qu’après Jaffa le général avait cessé de porter cette bague, et je n’en ai jamais su plus à ce sujet. »

Personne n’a jamais travaillé sérieusement sur les soldats de l’armée d’Égypte à Jaffa. Olga ne sait même pas ce qui reste là-bas, dans ce qui est devenu un quartier de Tel-Aviv, de l’armée de Bonaparte. Il faut qu’elle pose la question à Léonard, son collègue des peintures, il a entrepris de faire restaurer et d’étudier le tableau d’Antoine-Jean Gros. Il sait peut-être des choses. De mémoire, aucune bague visible sur la toile au doigt du général. Si elle voit son sympathique jeune confrère tout à l’heure à la cantine, il ne faudra pas qu’elle oublie de lui en parler.

26

Où l’on voit revenir la princesse de Salerne et l’ambassadeur Acattabrigha

Paris, ambassade d’Italie, lundi 23 avril 2012

Aucune nouvelle du professeur Leduc. Que fait-il ? Il devait donner ses résultats. L’ambassadeur d’Italie a cette fois réquisitionné la table de la salle à manger de son palais parisien pour étaler des livres. Il a invité la princesse de Salerne qui est prête à financer toutes les recherches qu’on voudra. Elle essaye, elle aussi, d’appeler le professeur sur son portable : « Allô, cher Gérard, rappelez-moi, voulez-vous ? Je vous courtise, mais ne le méritez-vous pas ? »

L’ambassadeur a tout reconstitué de la vie du comte de Flahaut. Il est même parti à la chasse aux cheveux sur Internet. Il a deux pistes sérieuses, dans des châteaux de province où ce mirliflore avait dû laisser bon souvenir, il y aurait des médaillons. La mère de Flahaut était déjà une figure très romanesque, elle s’appelait Adélaïde et elle était une des plus célèbres romancières de son temps, connue sous le nom de son second mari comme « Madame de Souza ».

« Connue, vous en avez de bonnes. Vous avez vu comme toutes les femmes qui écrivent sont oubliées ?

— Elle était très connue, à mi-chemin entre Christine Angot et Janine Boissard. Qui la lit encore aujourd’hui ? »

Si Madame de Souza était fameuse, c’est aussi parce qu’on racontait que sa mère avait fait partie de ces jeunes filles qu’on cachait à Versailles dans cet hôtel dit du Parc-aux-cerfs et que son père n’était autre que Louis XV. Voilà qui pourra se vérifier aussi par l’ADN dès qu’on aura une mèche de Charles de Flahaut, puisque l’ADN de Louis XV a été identifié, il avait laissé des traces partout.

Le premier mari de cette talentueuse jeune femme avait plusieurs décennies de plus qu’elle, il avait servi de dépannage, et s’appelait Charles-François, comte de Flahaut de La Billarderie, intendant des Jardins du roi. Il avait en effet fallu la marier en hâte, avant la naissance de son fils, en 1785.

Le vrai père était semble-t-il un jeune abbé de bonne famille, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, enfin c’est ce qui se dit car la preuve n’en a jamais été apportée. Là encore, un petit travail sur les mèches de cheveux allait être indispensable. Pouvait-on trouver, par exemple au château de Valençay, de l’ADN utilisable – sans aller jusqu’à fracturer la chapelle sans crucifix où repose le Diable boiteux ?

« C’est celui-là qui serait le père du duc de Morny ?

— Son vrai père, aucun doute ; Morny se savait fils de Flahaut, il se pensait petit-fils de Talleyrand, il connaissait bien toute cette histoire et aimait dire devant ses amis : “Dans ma lignée, nous sommes bâtards de mère en fils depuis trois générations. Je suis arrière-petit-fils de roi, petit-fils d’évêque, fils de reine et frère d’empereur.”