— Fils de reine puisque Flahaut, bâtard de Talleyrand, fricotait avec Hortense, reine de Hollande. Ça se comprend. Le roi, c’est Louis XV, et l’évêque, Talleyrand, qui régnait sur le diocèse d’Autun avant la Révolution, tout le monde sait ça, même moi. Je vous suis bien Acattabrigha, j’aime quand vous devenez précis. C’est très amusant votre histoire, encore plus si c’est ça la vraie famille de Napoléon III… Vous avez vu que ce M. Graville de Chantilly nous relance pour une visite, ça vous amuserait, un week-end, on irait aussi voir des chevaux ? Il veut me mettre en relation avec un de ses cousins corses qui possède peut-être des documents authentiques sur la famille de mon mari et la façon dont elle a été spoliée par Bonaparte, et qui aimerait les vendre, je me méfie un peu, j’ai demandé à voir.
— Emmenons le professeur Leduc, il y a là-bas des chevaux et des cheveux, des dizaines de médaillons de famille, des miniatures avec les yeux bleus de la dynastie des Orléans, de quoi illustrer un exposé complet sur les gènes récessifs et ce genre de choses…
— Prudence. S’il venait à trouver des mèches de la princesse de Salerne de cette époque-là. Mais vous avez raison, ce serait drôle et je suis certain que le vieux Graville et le professeur Leduc s’entendraient à merveille, mettons-les en présence et regardons ce qui se passe… »
L’ambassadeur sentit que sa cote était au plus haut. Ce Graville était un malin, capable de détourner au profit de Chantilly la donation du Botticelli tant espéré par le Louvre. Après tout pourquoi pas, Chantilly c’est princier.
Il poursuit son récit enluminé. La princesse le regarde, éblouie. Le comte de Flahaut a toujours été protégé. Il était devenu, adolescent encore, aide de camp de Bonaparte en Italie, d’une manière étonnante. Il aurait dit : « Mon général, je n’ai que seize ans, mais je suis fort. Je sais trois langues assez bien. Trop jeune pour être soldat, j’ose vous demander d’être votre aide de camp. Soyez sûr que je serai tué ou que j’aurai justifié de votre choix à la fin de la campagne. »
Celle qui s’inquiète souvent au sujet du jeune garçon, c’est Joséphine, au point d’exaspérer le conquérant du monde : « De l’esprit ? Qui n’en a pas comme cela ? Il chante bien ? Belle qualité pour un soldat, qui, par état, est presque toujours enroué. Ah ! il est joli garçon, voilà ce qui vous touche, vous autres, femmes… Eh bien ! Je ne lui trouve rien du tout d’extraordinaire. Il ressemble à un faucheux avec ses éternelles jambes. » Mais au fond, au fil des années, Napoléon s’est attaché à Flahaut. Le dandy aux longues jambes a fait toutes les guerres, à la suite du petit tondu aux petites jambes et au petit chapeau, toujours bien en vue, courageux, jusqu’à Waterloo.
Talleyrand le raye ensuite de la liste de ceux que Louis XVIII restauré veut bannir de France en disant : « Pour une seule raison, qui les vaut toutes : parce que c’est mon fils. » Il le protège et lui dit de se faire un peu oublier.
Flahaut reste alors en réserve, mène une vie plus discrète, faite de villes d’eaux et de mondanités, évitant Paris sous Louis XVIII et Charles X. Mais après 1830, le roi Louis-Philippe lui donne des postes diplomatiques, à Vienne en particulier. Le bel officier devenu plus mûr a su inspirer confiance une nouvelle fois et triomphe enfin sous Napoléon III. Après la réussite imprévue de ce jeune conspirateur sur lequel personne n’aurait misé dix ans auparavant, il mène grand train dans son hôtel des Champs-Élysées. La fonction de grand chancelier de la Légion d’honneur lui donne une sorte d’autorité sur le pays.
« Si c’était parce qu’il était le père véritable de l’empereur ? On le case là pour lui donner un rôle et le faire taire, ça pourrait s’expliquer.
— Oui, grand chancelier, cela fait de lui une puissance dans l’État. Il est à la source des honneurs et des distinctions, il impose le respect. Dix autres étaient en apparence mieux qualifiés que lui pour occuper cette charge.
— C’était le père, j’en suis certaine.
— Mais, madame, c’est ce que Leduc devait nous dire aujourd’hui. Je n’ai aucune nouvelle. Il y a un autre amant d’Hortense, qu’on a longtemps tenu pour le vrai père de Napoléon III, l’amiral Ver-Huell, un Batave qui avait joué un grand rôle quand Louis Bonaparte était devenu roi de Hollande…
— Un grand rôle ? Celui de le faire cocu ?
— Et Flahaut, yeux bleus et ronds, grand nez, larges cuisses, aurait eu aussi des histoires avec Caroline et avec Pauline, les sœurs de Napoléon Ier.
— Des ogresses toutes ces Bonaparte, les caricatures anglaises les montrent sous leur vrai jour…
— C’était pire au temps de la Régence ou des joyeuses orgies du Directoire. Il semble que Joséphine ait joué sa partie de manière très avisée en poussant sa fille, la charmante Hortense, dans les bras de Flahaut. Elle savait ce qu’elle faisait. Ils ont eu plus qu’une aventure.
— Louis Bonaparte était un monstre, fou, malade… La pauvre Hortense avait bien droit à un beau blond aux yeux bleus. Ça veut dire que Joséphine voulait rester proche de Talleyrand, qui traversait tous les régimes, s’enrichissait de manière insolente et utilisait comme des marionnettes tout ce qui comptait en France.
— À l’évidence. C’est du côté de l’alliance conclue dès le Directoire entre Joséphine et Talleyrand qu’il faut chercher un peu plus. Eux savaient certainement qui était le vrai père de Louis-Napoléon Bonaparte, ce beau bébé né en 1808.
— Bonaparte a été leur pion. Ces deux-là l’avaient fait empereur ! Ils auraient programmé aussi l’empereur suivant ?
— N’exagérons rien, Bonaparte avait tout de même des qualités, je pense. C’était un bon cheval gagnant. Il n’avait pas forcément besoin de Joséphine.
— Il n’avait pas le bon goût de respecter l’antique principauté de Salerne en tout cas. Je pense que le moment de nous venger de cette horrible famille est enfin venu. Ça va me faire plaisir. Que faudrait-il ? Une émission de télévision ? J’alerte nos amis de la RAI ? Ou on continue de mener l’enquête vous et moi ? Venez dîner, vous n’avez jamais vu nos tableaux. Il y a le Botticelli, bien sûr, celui-là est au-dessus de mon lit, je ne sais pas si je vous le montrerai, ma chambre est toujours dans un indescriptible fouillis, personne n’y entre, mais nous avons beaucoup d’autres peintures et de toutes les époques. »
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Les secrets du vieux musée du Caire
Des hommes en grenouillères blanches portant des masques sont en train de déménager, avec grandes précautions, et bien sûr devant une caméra, la momie de la « Young Lady ». Elle était dans un coin d’escalier, dans une vieille vitrine sans chichis fabriquée il y a soixante-dix ans, c’était admirable, cela avait du mystère, une princesse de la XVIIIe dynastie dont chacun pouvait se dire qu’elle était peut-être Néfertiti. À côté, un vieux téléphone marron avec un fil en tire-bouchon semblait une assurance de plus pour communiquer avec l’au-delà.
Des analyses ADN complémentaires vont être effectuées et elle aura une place de choix dans la salle des momies dernier cri du musée de Gizeh. Si l’ADN concorde avec les autres traces, on lui fera même une chapelle rien que pour elle. Là-bas, se dit Pénélope, cette pauvre jeune fille, princesse, reine ou femme de dignitaire oublié, n’aura plus aucune âme, aucun mystère. Quant aux analyses ADN sur des fragments exposés à tout pendant des siècles, gorgés de goudrons et de poussières, plus personne n’y croit en Europe…