À Gizeh, bien sûr on verra mieux les œuvres et les plus belles momies, mais rien ne donnera l’impression qu’il y en a d’autres à découvrir.
« Tu aimes cette architecture, Wandrille ?
— Dans le genre vieillot, je crois que je préfère la gare. Elle est bien cette gare, c’est pour le moment ce que j’ai vu de plus beau dans ce pays.
— Je sens que tout cela est ma faute. On aurait dû venir ici plus tôt. »
Bientôt l’édifice rêvé par Mariette Pacha ne sera plus qu’une annexe, un musée pour œuvres secondaires, un centre de recherches et d’interprétation, qu’on pourra visiter si on a le temps. Le désordre et l’incurie de la grande bâtisse inaugurée en 1903 étaient un atout, les grands moyens et la clarté pédagogique seront un terrible handicap.
Pénélope a voulu y aller dès l’ouverture, mais tout était fermé. Il a fallu téléphoner, expliquer : le déménagement de la « Young Lady » justifiait des mesures d’exception. Pénélope a maintenant une mission à remplir pour ne pas perdre définitivement l’estime de Mme Vanhuyssum : rendre compte auprès des autorités égyptiennes de son action à Baouît et de l’interruption inopinée de celle-ci – toutes choses dont, même au musée, à la direction des Antiquités, nul n’a rien à faire.
Redevenue professionnelle, elle explique à Wandrille qu’on a durant ces dernières années fait des fouilles à moindres frais dans les caves de ce vieux rafiot, qui contenaient, rien que dans les caisses jamais ouvertes, de quoi remplir au moins dix autres musées dans n’importe quelle autre ville du monde. Le résidu d’un siècle de chantiers conduits sans méthode et sans grand souci d’archives…
« Tu exagères toujours. Ces malheureux Égyptiens avaient surtout peur que les crocodiles européens dont tu es la petite dernière continuent de tout leur prendre !
— Au Louvre, on a pratiqué très tôt le partage des résultats des fouilles et la coopération. Aujourd’hui on aide l’Égypte autant qu’on peut, de manière très désintéressée… »
Les Égyptiens ont lancé un « chantier des collections » : tout inventorier, tout traiter, retrouver les sites dont proviennent les « artefacts », mettre les bois à l’abri des contaminations, ça a pris des années et ce n’est pas fini… Mais de là à mener aussi cet interminable chantier, en proclamant que « Toutankhamon est une star » et que c’est d’abord tout son trésor, enfin au complet, que les futurs visiteurs découvriront… Peu à peu, les caisses des caves prennent le chemin du grand laboratoire de Gizeh, des milliers de pièces, mais aussi les trésors qui étaient montrés dans les salles. Enlever au musée du Caire le masque d’or, le trône, les chars de guerre, c’est comme priver le Louvre de la Joconde ou du Scribe accroupi. Autour de ce lieu planait une aura, en cours d’évacuation. On la voit apparaître malgré tout : on y circulait bien, c’était une architecture pionnière, monumentale mais sans cloisons, sans « salles de musée », les ombres jouent encore entre les piliers. Wandrille ne peut s’empêcher de lever les yeux, admiratif, devant les statues colossales qui sont toujours en place : « Regarde, Péné, l’Égypte fonctionne, malgré tout ils continuent de repeindre les murs. Ça sera dans un an ou deux à peu près vide mais impeccable. Ils auront fini de rénover quand il n’y aura plus rien. »
Pénélope a vite compris la situation : Diane chasseresse est partie, mais Wandrille reste très engagé avec elle. Le musée du Caire est un décor romanesque comme il y en a peu au monde – il faut être aveugle, comme le ministère égyptien des Antiquités, pour ne pas avoir compris cela. Elle l’aime bien, ce temple qu’on abandonne, elle y est venue souvent pour des missions d’études. Elle va prendre le temps de le lui faire découvrir. Wandrille, lui, même s’il ne se l’avoue pas, se sent apaisé : tout lui semble plus calme maintenant. Diane ne répond pas au téléphone, elle doit s’occuper de sa fondation, il lui racontera tout ce soir. Tout va bien.
« Tu te rends compte, Wandrille, comment peut-on montrer ça aux visiteurs ? Regarde tous ces socles vides, ces vitrines sans rien, et là une rangée de caisses au milieu du passage. Tu veux venir voir Toutankhamon ? Il en manque la moitié, on va lancer une centaine d’objets dans une grande tournée mondiale dans l’espoir de collecter des fonds. Ça va rapporter, mais je ne sais pas si cela suffira. Rien n’est cohérent : ils ont fait rénover des espaces ici, et à côté tout est dans la poussière, en attendant l’ouverture de l’autre musée, aux normes internationales. Ils visent les touristes chinois, les Japonais. Tu sais qu’ils viennent, par charters entiers, ce soir on peut aller dans un restaurant comme à Shanghai si ça t’amuse, une grande cantine, très dépaysante.
— Tu dois absolument revenir en France, Péné, je ne plaisante pas. L’affaire du Tau c’est une chance pour ta carrière, tu dois répondre aux interviews. Ta directrice va tout faire à ta place ! J’étais parti te chercher à Baouît pour te convaincre. Tu ne m’écoutes pas. On n’est pas là pour visiter ce rafiot. »
Le texto du Louvre qui s’affiche sur le portable de Pénélope au même instant ne lui fait pas peur : alerte attentat maximale, nouvel ordre de rapatriement impératif avec effet immédiat. Sa directrice ne plaisante pas.
« Rentrez à Paris. Le Louvre ne peut pas garantir votre sécurité. Votre équipe sera de retour dans quelques heures. On vous cherche, Pénélope. »
Une seconde plus tard, Olga Vanhuyssum téléphone, soulagée de pouvoir enfin lui parler.
« Oui, madame la directrice. Je sais. Je n’aurais pas dû. Vous ne voulez pas que je rentre ? Mais je croyais, votre texto à l’instant… »
Sa directrice, en parfaite contradiction avec le message qu’elle vient de lui envoyer, a changé d’idée : elle a l’intention de l’utiliser sur place.
« Tu n’imagines pas ce qu’elle me demande. Elle veut que j’aille à Jaffa.
— Elle t’écarte de Paris, c’est bien ce que je disais. La stratégie du Directoire.
— Elle a l’air de suivre l’itinéraire de la campagne de Bonaparte. On peut y aller ? Il faut un visa, tu crois, quand on décolle d’ici et qu’on veut aller à Tel-Aviv ? Elle a enquêté de son côté, elle aussi, figure-toi. Il y a bien, dans l’histoire des Bonaparte, une énigme liée à l’Égypte, mais elle ne sait pas exactement quoi. La bague impériale volée au Tau serait, d’après elle, une fausse piste, un vol par erreur. Elle m’a dit qu’au fond puisque j’étais dans le coin et que j’aimais ce genre de mystères…
— Ne l’écoute pas, elle est à moitié folle.
— Je ne sais pas trop si elle se moque de moi, ni si elle m’a tout dit. Le monastère arménien de Jaffa, sur le port, ça te dit quelque chose ? Tu m’accompagnes ? Je te donne un indice : c’est le décor d’un tableau célèbre. »
28
Diane aux yeux verts
Wandrille, attendant que Pénélope soit sortie des bureaux de la conservation, se promène parmi les stèles, les statues trop lourdes en attente de chariots élévateurs, les socles où subsistent seulement des rivets métalliques et les vitrines abandonnées. Cette Égypte à demi absente arrive enfin à le charmer. Il pense à sa nouvelle fiancée, sans parvenir à imaginer ce qu’elle fait, ni où elle est…
Diane ouvre les yeux. Diane s’agite. Elle se croyait en acier. Ce coup de téléphone de Wandrille, la veille, est le pire qu’elle ait reçu. Dans aucune de ses histoires d’amour elle n’avait été rejetée à ce point. Bien sûr, c’est elle qui est repartie pour Paris, mais il le fallait. Il l’avait compris sur le moment. Bien sûr, il lui dit qu’il l’aime, qu’il est impatient de la revoir, qu’il a plein d’idées pour décorer l’appartement, qu’elle a changé sa vie. Paroles endormantes, dont elle n’a que faire.