Выбрать главу

La vérité c’est qu’il est resté en Égypte pour cette Pénélope. Évidemment, il ne pouvait pas la laisser, il est encore attaché à elle, comme à sa meilleure amie, dit-il. Elle écume, elle veut repartir. Elle a commis une faute enfantine : abandonner le terrain, sans voir qu’elle avait sur place sa rivale. Elle l’avait évitée à l’aéroport, à l’Opéra elle était restée à sa place, alors qu’elle aurait pu se lever et aller la saluer. Elle aurait dû l’affronter, la regarder, la faire parler. Elle avait cru qu’elle était délicate en agissant ainsi.

Diane se sert un verre du Lagavulin de Wandrille, respire le parfum fort et tourbé, sans arriver à en boire une gorgée. Elle le vide, dans le pot qui contient le petit oranger qu’elle lui a offert avant leur départ. Elle se redresse. Il faut qu’elle l’appelle, sans hésiter. Pas pour se plaindre, ni lui faire la morale. Elle devrait lui donner des idées. Il aime les mystères, les enquêtes, elle aussi est capable de l’aider, autant que la fille à lunettes.

Diane réfléchit, elle détruit, pour le plaisir, toutes les hypothèses de Wandrille. Tout ce dont il lui a parlé hier. Une bague, un meurtre pour rien, un secret en Égypte préservé depuis Napoléon : rien ne tient debout. Il faut qu’elle arrive à voir clair dans cette histoire, et qu’elle l’appelle. Wandrille est capable de rapporter à Pénélope toutes les idées de Diane, sans donner sa source : ce sont de bonnes suggestions, qu’il aurait pu avoir, lui, comme il le fait toujours, avec son regard extérieur qui lui permet de tomber juste, à l’instinct. Elle va trouver la solution, mais elle ne lui dira rien.

* * *

Dans le couloir des bureaux, au premier étage de l’immense musée, Wandrille attend. Son téléphone vibre dans sa poche. Le nom de Diane s’affiche. Il ne décroche pas.

Il sursaute. À côté de lui, un homme est entré, genre baroudeur de cinquante ans, mais avec une veste et une cravate, avenant, sûr de lui. Il ne l’avait pas entendu venir. La secrétaire de la conservation sort pour l’accueillir, elle l’appelle « Effendi », comme dans un vieux film : « Nous étions informés de votre visite, votre cousin a appelé hier… »

Souriant, sympathique, tendant la main, il se présente et Wandrille entend son nom : « Giandomenico Sébastiani. »

INTERMÈDE 2

Ahurissante conversation dans le palais des Tuileries entre l’impératrice Eugénie et le duc de Morny, qui laisse prévoir d’incroyables révélations

Paris, jeudi 24 avril 1856

Il est rare que l’impératrice reçoive dans sa chambre. Elle a fait venir le lit qu’elle avait déjà à l’Élysée, une sorte de tente XVIIIe extravagante en bois doré, sculptée comme un navire de parade et garnie de tissus verts, de franges, de passementeries, de dentelles et de plumes d’autruche. Un lit comme un théâtre. C’était joli dans ce grand salon doré, au centre de ce bel hôtel de la Pompadour, un grand lit. Mais cela ne convenait pas aux dignités nouvelles. Ce salon doré de l’Élysée, au milieu de la façade, avec la vue sur le jardin, on a dû en faire un bureau, quel ennui… Les Tuileries ont un décor plus austère, mais la grandeur doit accompagner le pouvoir des Bonaparte enfin revenus sur le trône.

Morny, c’est un peu la famille : le demi-frère de Napoléon III peut venir l’entretenir dans sa chambre des secrets de l’État. Il a récemment épousé une princesse Troubetskoï aussi jolie que son portrait par Winterhalter. Il a fondé Deauville. Il est richissime. Il est l’homme le plus agréable de ce nouveau pays agréable, la France.

« Ce que vous me dites là, mon petit Charles, me stupéfie et me ravit.

— Je n’en ai pas de preuves. Mais je sais que Bonaparte détenait le talisman qui en atteste.

— Un talisman ?

— Un anneau d’or ou quelque chose du genre, il le portait. La preuve de notre filiation. Je ne sais pas trop ce que cela représentait.

— Il était le garant de votre origine en quelque sorte, un lord protecteur pour votre frère aîné et pour vous ?

— La reine Hortense, ma mère, aurait dit à l’empereur votre époux…

— Cérémonieux !

— J’aime ça, ça me réjouit, vous ne savez pas comme ça fait du bien quand on n’est pas né dans la pourpre. Notre mère a raconté que durant la campagne d’Égypte le général Bonaparte craignant de ne pas survivre à l’expédition avait confié ce secret aux sables du désert. Je le tiens de l’empereur.

— C’est un peu vague. Je ne peux pas tout tamiser…

— Vous devez y aller !

— Vous imaginez cela, l’impératrice des Français à dos de chameau, menant avec le puissant duc-ministre son demi-beau-frère une enquête à travers les villages et les temples ? Personne ne me laissera jamais aller en Égypte. Quel voyage ce serait pourtant ! Avez-vous la santé ? Faites-vous du sport comme moi, des excursions, des courses en montagne ? J’ai failli faire mourir Mme de Metternich dans les Pyrénées. Moi je suis un cabri ! Vous vous essoufflez, Charles, je vous observe… »

Par les fenêtres, le jardin des Tuileries renvoie à l’impératrice une image d’elle-même qu’elle affectionne, avec ses fleurs, ses ombrages, cette élégance qui lui semble renouvelée du temps de Marie-Antoinette et de Versailles. Tout ce qui la faisait rêver quand elle était une petite fille espagnole qui voulait des châteaux en France. Pour décorer le salon vert, à côté de sa chambre, elle a puisé dans les collections des palais impériaux tous les meubles et les objets qui peuvent rappeler la reine guillotinée. La vieille monarchie a laissé des merveilles, les Anglais n’ont pas tout acheté à la Révolution. Elle voudrait vivre à Trianon et tremble en imaginant les derniers jours de la souveraine dans la prison du Temple.

Il y a aux Tuileries une immense pièce où le duc de Morny ne va jamais – il préfère le grand salon des Maréchaux, la salle de bal, l’escalier d’honneur –, c’est la bibliothèque. Il ne lit rien, pas le temps. L’impératrice lui propose de l’y accompagner. Dans cette salle oblongue, Napoléon III a ordonné qu’on apporte les plus beaux manuscrits de l’ancienne bibliothèque royale, les gros volumes des débuts de l’imprimerie, des livres simplement reliés mais sur tous les sujets utiles, une quintessence de toutes les bibliothèques de l’Empire. Quand il voit arriver l’impératrice et le duc, le bibliothécaire parvient à courir courbé en deux, tout bossu qu’il est. Elle a demandé ce matin qu’on sorte les volumes de la Description de l’Égypte, produit du travail des savants de Bonaparte, et aussi toute une série de grands armoriaux historiques avec les petits livres qui permettent de les déchiffrer. Le spécialiste a sorti pour elle quelques volumes de d’Hozier, la Méthode du blason du père Menestrier, les ouvrages de Hiérosme de Bara et les brochures d’Amédée de Foras, qui promet toujours de donner son grand livre. Pour Eugénie, la science des armoiries a beaucoup à voir avec celle des hiéroglyphes : ce sont des dessins qui correspondent à des textes et inversement. Un parfait va-et-vient entre des phrases et des symboles : à ce jeu, Eugénie de Montijo fille du comte de Teba est assez forte, Morny, roué, parvenu aux mains pleines, n’y connaît rien.

« Et pourquoi, madame, n’iriez-vous pas découvrir l’Égypte ? Vous êtes bien allée en Corse sur les pas de la famille Bonaparte, vous pourriez aller retrouver les souvenirs de la campagne du glorieux général en chef, vous montreriez votre attachement à l’histoire de la dynastie. Cette bibliothèque est grandiose, je ne soupçonnais pas qu’il y avait ce trésor dans l’ancien palais des rois.