— Vous plaisantez, c’est nous qui l’avons fait aménager, en lieu et place d’appartements de service qui ne servaient à rien. La grandeur, j’y veille. À Ajaccio aussi j’ai tout fait refaire. Ça n’était pas possible, cette maison minuscule, cette petite rue. Quand on pense au luxe de l’hôtel de ces Pozzo di Borgo ! Dans la maison de mes parents et de mes grands-parents, quel standing nous avions, en comparaison, vers 1780 ! Vous n’êtes pas allé à Ajaccio, moi j’ai voulu tout voir de mes propres yeux. Je n’ai pas fabriqué un palais, mais ça a déjà meilleure allure, il y a de jolis meubles, une petite galerie, c’est important d’avoir une galerie, même si elle ne mène nulle part, on y accroche ce qu’on peut, on ajoute une harpe et c’est un bon début. J’ai choisi des tissus et des papiers peints comme cela pouvait être sous Louis XVI dans une bonne famille noble et ancienne de la province. Les Bonaparte étaient importants. Mais à ce que je comprends ils l’étaient moins que vous aujourd’hui, mon cher… Je suis très impressionnée par ce que vous me dites ce matin. Je n’ose même plus vous parler.
— Je ne pourrai jamais le prouver ni le faire savoir. C’est un secret.
— Un secret qu’on m’avait caché et dont nul n’a cru bon de me parler depuis mon mariage. Il suffit de lire les armoiries que vous a concédées l’empereur. Lui sait tout, bien sûr. Il ne me parle pas, il peut rester des jours sans rien me dire. Vous vous y connaissez en héraldique ?
— Pas du tout. C’est un sport de vieux snobs, vous savez, ceux qui se passionnent pour la généalogie des autres, ou alors c’est bon pour des fous ésotériques amoureux de la pierre philosophale, de Nostradamus et de Nicolas Flamel, je n’ai pas encore l’âge. Je préfère étudier les nouvelles enseignes commerciales, les tôles peintes des compagnies de chemin de fer et des charbonnages. On y invente des symboles très jolis, c’est cela que notre époque léguera aux amateurs de parchemins s’il en est encore en l’an 2050. J’aurais voulu des armes avec une locomotive. Les chimères dont se gargarisent les prétendus descendants des croisés, avec leurs dragons qui crachent et leurs salamandres renversées, très peu pour moi. Vous, vous aimez ça ?
— C’est comme le jeu d’échecs. J’ai appris quand j’étais petite fille. En une heure on sait toutes les règles et ensuite il faut se perfectionner en pratiquant.
— Vanités !
— Vous allez voir que non. Vous entendriez ma très noble sœur, la duchesse d’Albe, sur ce sujet. Chez nos parents toute la cheminée était peinte avec les armoiries de nos aïeux, bisaïeux et tutti quanti, on savait réciter tout ça, les Mora, les Quinto, les Ardales, les Kirkpatrick, les Palafox, les Grévigné, les Lesseps… Regardez la chevalière que vous avez au doigt, on vous l’a donnée, comprenez au moins ce que ça veut dire. Vous portez “d’argent à trois merlettes mornées de sable”… On appelle cela une “description”, je vous traduis. D’argent ça veut dire que c’est un fond blanc, facile, on commence toujours par le fond qui s’appelle le “champ”. De sable signifie que les animaux sont de couleur noire, petit piège, ce sont des oiseaux, on dit des merlettes, vous voyez c’est enfantin, ça n’arrête personne…
— Ça je sais, “mornées”, Morny : ce sont trois canards à qui on a coupé le bec. On a voulu me faire croire pendant des années que j’étais mort-né. On me l’avait déjà démontré, j’ai des armoiries “parlantes”, qui disent mon nom, mais avec des volatiles qu’on a rendus muets. Vous avez raison, voilà toute ma vie résumée. Il y a une symbolique ? Moi je n’y crois pas. L’empereur s’y connaît ? C’est lui qui m’a donné ça, ce dessin, que j’ai fait reproduire sur ma vaisselle, Louis-Napoléon pas encore élu président de la République, il y a fort longtemps, m’a tendu un papier…
— Oui, en héraldique un lion “morné” c’est un lion à qui on a coupé la langue. Au Moyen Âge c’était un signe un peu infamant. Pour vous ça veut dire une chose…
— Que je dois fermer mon bec.
— Je pense, oui. Vous y arrivez mal. C’étaient, a-t-on dit, les armoiries bourgeoises de ce M. Demorny qui a reconnu être votre père pour arranger les choses au moment de votre naissance. La vérité c’est que ce jeu de mots est une coïncidence et que les merlettes étaient l’emblème de celui qui est votre véritable père, le comte de Flahaut dont vous venez de me parler…
— On aurait pu lui dessiner des oiseaux aux ailes coupées. Cela dit il a intérêt à ne pas jacasser lui non plus, avec la rente que la Couronne lui verse, que Louis XVIII et Charles X lui avaient déjà discrètement attribuée, et la vie tranquille qu’il mène de chasses en dîners. Il a réussi une belle opération en rencontrant ma mère, elle était si jolie en plus, si brillante. Mais que Votre Majesté est cruelle de me rappeler tout cela. Sur les portières de ma voiture, j’ai fait peindre une fleur d’hortensia, cela suffit à dire qui je suis et c’est plus joli que mes canetons.
— Que vous êtes bête, vous avez bien compris qu’on vous a attribué aussi, autour des merlettes, une bordure componée…
— Là je ne sais pas ce que c’est. Votre Majesté est si savante dans cette science qui ne sert à rien. Qu’Elle m’éclaire !
— Une bordure comme son nom l’indique fait le tour de l’écu et celle-ci est divisée en petits compartiments, avec des dessins qui alternent, c’est pour cela qu’on la dit “componée”, il y a, regardez, prenez cette loupe, l’aigle impériale et…
— Les armes du Dauphiné, la province d’où venait l’excellent M. Demorny. Je crois qu’on m’a expliqué tout cela en son temps, j’ai oublié, vous voyez que je ne suis pas très féodal.
— Que vous êtes bête quand vous voulez. “Componée d’azur à l’aigle impériale et d’or au dauphin d’azur…” Il faut vraiment tout vous dire. C’est une symbolique pour débutants. Un secret qui est sous les yeux de tous. Je veillerai à faire sculpter cette composition sur votre fameux mausolée de Viollet-le-Duc au Père-Lachaise, ça ira bien avec tous vos clochetons et vos mâchicoulis en réduction, on m’en a parlé, vous faites construire un peu tôt…
— Moi, vous savez, tout ce Moyen Âge… C’est du théâtre, de la comédie ! Je ne finirai pas aux Invalides, vous croyez ? Si je le demande ?
— Lisez : vous êtes, si j’en crois le blason, et si j’ose employer une expression fautive, le dauphin de l’Empire… Le dauphin de l’Aigle. Vous tenez à la fois aux aigles et aux dauphins. C’est une façon de vous désigner. Les héritiers des rois, dauphins de France, portaient un écu écartelé, c’est-à-dire divisé en quatre, avec les lys de France et un dauphin. On vous a inventé une variante discrète, qui ne se remarque pas d’abord, mais pour qui sait lire, c’est une évidence. M. Demorny ne venait pas du Dauphiné, la police m’a dit qu’il était né à Villetaneuse.
— Notre bien-aimé Napoléon III m’a fait son dauphin ? Il aurait pu me le dire. Je l’ai croisé hier encore au Théâtre-Français, pas un mot…
— Quand il vous a donné des armoiries peut-être avait-il cette idée en tête. Mais le dauphin de l’empereur, ce ne pourra pas être vous. Mon petit prince impérial grandit, il aime tant porter ses jolis uniformes, vous l’avez vu avec son tambour et son fusil ? L’empereur est si fier de notre héritier.
— Jamais je n’ai imaginé succéder à l’empereur. Vous pensez que je complote ?
— Il vous faut un trône, Charles, je ne sais pas où… L’idée du Mexique n’est pas absurde. Il y a sur les rangs Maximilien de Habsbourg mais il est à moitié idiot, très vaniteux, avec une femme plus qu’à moitié folle. On dit qu’il serait un peu notre cousin, l’archiduc, un enfant caché de l’Aiglon, Napoléon II, le roi de Rome, qui avant de mourir, le pauvre jeune homme, aurait engrossé une archiduchesse d’Autriche sa cousine – c’est pour cela que la descendance n’est pas bien belle… Vous deviendriez notre agent à Mexico. Vous fumeriez les meilleurs cigares du monde, ceux de Cuba, vous iriez photographier les pyramides des premiers peuples qui étaient là-bas avant que mes ancêtres conquistadors ne les délogent.