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— Paris me manquerait atrocement, et Deauville !

— L’empereur est quasi convaincu, nous allons y envoyer des troupes, bientôt. La puissance des États-Unis devient trop forte, nous devons avoir aux Amériques un grand allié. Je ne dis rien de plus, on va encore m’accuser d’avoir une tête trop politique. En vérité, vous et moi nous nous comprenons parce que nous sommes tous les deux royalistes.

— L’empereur en plaisante !

— Charles-Auguste-Louis, duc de Morny, prince français, empereur du Mexique, ça aurait fière allure, avec une irrésistible femme russe tant aimée du tsar, qui ne goûte guère, lui non plus, les Américains… La face du monde peut changer, grâce à nous. Je vous soutiendrai, Charles.

— Je ne suis pas sûr de vouloir régner sur le Mexique. Je préférerais être duc de Normandie.

— Il vous faut le Mexique, je connais le secret, votre secret, celui de vos parents. Le prince de Talleyrand avait été le plus avisé des hommes quand il a imaginé cette solution. Ce qu’il a osé faire est impensable. Quel roman que votre vie ! Heureusement que nous sommes peu à savoir…

— L’empereur, mon cher demi-frère, le sait, vous l’avez dit, depuis toujours. Notre mère la reine Hortense ne nous a rien caché. Mais nous avons décidé de ne rien rendre public. Aucun écrit à ce sujet, aucun souvenir, aucune trace, sauf peut-être ce talisman perdu quelque part dans le désert ou scellé au milieu de la pyramide de Chéops. Ne compliquons pas encore plus l’histoire de France ! Qui croirait à une telle aventure ? La politique, c’est de la simplification.

— Je suis même prête, pour vous, à affronter des jours et des jours de mer et des heures de soleil au milieu des tempêtes de sable pour vous apporter cette preuve qui vous manque. Dans deux cents ans, sous le règne de Napoléon X ou XI, il n’y aura plus aucune raison de se taire. M. Fustel de Coulanges me donne des leçons d’histoire, vous savez, il faut garder les documents, les pièces, les inventaires, pour les générations qui viendront. Imaginez que ce palais des Tuileries brûle un jour, qu’il n’en reste plus qu’un tas de pierres sculptées, que saura-t-on de nous dans mille ans ? Après tout, cela aussi, votre secret, aussi étonnant que cela puisse sembler, votre histoire abracadabrante, c’est l’héritage des Bonaparte… »

* * *

Morny, spirituel et calculateur, n’a retenu de tout cela qu’une chose : l’examen de ses armoiries, qu’il avait toujours crues de la plus pure fantaisie, par cette haute spécialiste qu’est l’impératrice des Français, confirme son hypothèse. Mais cette révélation, il devra l’emporter avec lui dans son fameux tombeau, non sans l’avoir monnayée.

Cette preuve par l’héraldique, petit jeu d’esprit des puissants avant la Révolution, démontrait autre chose, qui l’intriguait encore plus. Sous Napoléon Ier, on lui avait trouvé un père nommé Demorny pour qu’il puisse porter les « merlettes mornées » ancestrales de son vrai géniteur, le beau comte de Flahaut de La Billarderie. Il avait donc fallu qu’un expert dans la langue du blason s’en mêlât, que quelqu’un eût cette idée – et sa pensée grimpait, tandis qu’il se disait tout cela à lui-même dans l’escalier des Tuileries, au sommet de l’échelle des béatitudes du grand monde. Il s’arrêta devant une tapisserie des Gobelins montrant le triomphe de Louis XIV, pour allumer un cigare roulé exprès pour lui à Séville. Ni Napoléon Ier ni Joséphine ne s’y connaissaient vraiment dans cette science qui est aussi un art – la preuve, le premier empereur avait voulu cette aigle impériale un peu pesante. Son cher frère Napoléon III, surtout dans les années où il n’était pas encore sur le trône, s’en moquait un peu. C’est en 1849, quand ils s’étaient retrouvés, les deux frères, le légitime et l’autre, qu’il lui avait donné en riant un papier où ses armoiries étaient tracées à l’encre noire avec des petites hachures. Il aurait été bien incapable d’inventer tout seul une « bordure componée ».

Il avait fallu qu’on le conseille, avec finesse et talent. Mais qui ? Il y avait bien eu un esprit capable d’inventer cela, pour conforter cette mythologie et pour lui attribuer, aux yeux de tous – mais encore fallait-il savoir lire –, l’emblème de ce qu’il était. Un homme dont les deux empereurs avaient su qu’il connaissait le grand secret – et que, malgré tout, on avait laissé vivant. Le nom de celui-ci n’était guère difficile à deviner.

QUATRIÈME PARTIE

Le secret du général Bonaparte

« Oh, si j’étais mon petit-fils ! »

NAPOLÉON

« Dire que le mot de l’énigme est peut-être là, à portée de la main… Oui, tout me dit que cette montagne de pierre n’a pas livré tous ses secrets… »

Edgar P. JACOBS,
Le Mystère de la Grande Pyramide, tome 1

30

Dans les réserves du musée du Caire

Le Caire, mardi 24 avril 2012

Pénélope sort avec grâce, remerciant, s’inclinant, minaudant presque, du bureau du directeur des Antiquités, qui la raccompagne sur le palier. Wandrille est appuyé avec nonchalance sur une statue-cube de la XXe dynastie.

« Si Mme Vanhuyssum vous demande d’aller à Jaffa, elle doit avoir ses raisons. Elle s’inquiète à tort. Le Caire va redevenir très calme, il l’est déjà ce matin. C’est toujours ainsi, je suis fataliste, les attentats nous en avons vu et nous en verrons. Je me fais fort de vous obtenir le visa pour Israël en urgence pour une somme modique, à moins que vous ne préfériez passer par l’ambassade de France. Par notre canal archéologique, je vous en trouverai deux pour demain matin. Si vous voulez aller faire un tour en bas dans les réserves, tout est ouvert, aujourd’hui nos équipes ne chôment pas, et il n’y a pas de visiteurs, ne vous gênez pas, c’est assez pittoresque, il n’y a presque plus rien… »

Wandrille remercie, se présente, sans faire très attention à cet homme arrivé quelques secondes auparavant qui fait antichambre et qui entre après eux dans le bureau. Étrange dégaine, avec sa veste de jean et sa cravate, un tatouage qui dépasse de la chemise au niveau du cou. Sébastiani ? Un nom corse. Il semblait attendu, recommandé. Il n’a pas pu ne pas entendre qu’ils partaient pour Jaffa.

* * *

Pour arriver dans le dédale souterrain des anciennes réserves il suffit de prendre une volée de marches. Dans certains corridors déblayés, seules quelques caisses signalent encore l’usage qui était celui de ces lieux jusqu’à ce que commence l’immense « chantier des collections ».

« Il y a de bons hôtels au Caire, Péné ? Tu veux qu’on change ?

— Il y a le Marriott, c’est l’ancien palais du khédive, enfin un des palais, on dit même que l’impératrice Eugénie y aurait séjourné. Il était tombé fou amoureux d’elle, racontent les Égyptiens… »

Se réconcilier avec Wandrille, c’est aller vite. Pénélope compte lui faire payer cher sa trahison.