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Devant l’escalier s’édifie un rempart de caisses qui, elles, viennent d’arriver : les conservateurs, comme s’ils n’étaient pas assez débordés, font venir d’Assouan ou de Louxor des pièces archéologiques pour le musée de l’avenir et les stockent en attendant ici, dans un couloir. Ce n’est pas bien de dépouiller ainsi les musées de sites. Toutes les gaffes auront été faites sur ce chantier.

Wandrille réfléchit à haute voix. Il faudrait trouver d’où vient la bague de Bonaparte, déterminer ce que les archéologues appellent « le contexte ». Un peu comme ce que fait la mission de Baouît.

Il regarde, tandis que Pénélope se promène dans ces couloirs fantomatiques, le lot de textos qui viennent d’arriver : sa nouvelle petite fiancée ne peut pas comprendre pourquoi il n’est pas rentré. Elle insiste. Elle se déchaîne. Il semble que les chaînes d’information françaises dépeignent l’Égypte comme un pays en insurrection, ne montrent que des images de violences et d’incendies.

Personne ne soupçonne le pire : le seul véritable « coupable » croisé par Wandrille, et par Pénélope, n’est ni un islamiste ni un terroriste, c’est un Corse passionné d’histoire. Dans sa poche, il a l’anneau d’or volé à Reims, au musée du Tau, mais cela personne ne le sait.

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Sur le plateau de Gizeh

Gizeh, soir du mardi 24 avril 2012

« Pourquoi les associations de protection des animaux ne s’opposent-elles pas à ce qu’on fait subir ici à ces pauvres bêtes ? » Wandrille, consterné, vient de voir un cheval hors d’âge, tombé à genoux sur le bitume, et qu’un homme frappait à coups de canne. Les dromadaires sont faméliques, obligés de supporter le poids des rares Allemandes qui continuent à faire le circuit du temps de leurs grand-mères. Une cinquantaine de Chinois arrive à l’heure du déjeuner, aucun répit pour les malheureux quadrupèdes qui se passeront de leur maigre ration.

« Si j’étais Napoléon, dit-il, j’aurais évidemment choisi la Grande Pyramide pour planquer mon affaire. On part demain, tu ne veux pas qu’on fasse le tour ? Dans deux heures tout sera bloqué par le spectacle son et lumière. »

Wandrille a pris l’affaire en main. Sa campagne d’Égypte à lui consistera à reconquérir Pénélope, sans qu’elle s’en doute. Il se démène. Elle garde ses distances, avec un sourire énigmatique directement étudié devant l’insurpassable modèle, dans la salle des États.

« Bon alors, c’est là que Bonaparte a dit : du haut de ces pyramides, quarante siècles nous contemplent ? On en est sûr ?

— Oui, car Vivant Denon, qui était présent, a noté la phrase.

— Il ne l’aurait pas plutôt écrite ? Ensuite intervient Gaspard Monge, le plus athlétique des savants de l’expédition, mathématicien de l’Académie des sciences. Bonaparte lui dit, en substance : “T’es pas cap ?”

— On l’entend d’ici.

— Je n’y étais pas, je ne garantis pas l’exactitude littérale ; Monge se prend au jeu et tout le monde le regarde grimper au sommet. Il a trouvé la voie au premier coup d’œil. Quand il arrive au haut, il fait des grands signes. On l’acclame, on s’inquiète : en montant il vient de calculer le nombre de pierres qu’il faut pour remplir une forme pyramidale, connaissant sa hauteur et son côté, et les dimensions moyennes des blocs qu’il vient d’escalader. Il sait aussi combien de litres d’eau il faudrait pour la remplir, si elle était creuse, ou pour la noyer, si on la plongeait dans un aquarium. Monge est un génie.

— Il est facile, voyant cela, de déduire que rien ne doit être caché dans un lieu aussi facile à connaître. Bonaparte décida d’emporter avec lui son MacGuffin et de poursuivre son offensive, qui le conduisit bientôt à Jaffa… »

Wandrille a préparé son sujet, il ne se laisse pas démonter par le raisonnement de sa compagne – il s’imagine qu’elle l’est redevenue, il se trompe – et raconte comment Flaubert, qui avait mis bien plus d’une heure, suant et soufflant, pour faire la même ascension, blêmit en trouvant au sommet la carte de visite de son chapelier de Rouen, preuve que le tourisme est désormais à la portée de tous les Bouvard et les Pécuchet de nos provinces. Puis il éclate de rire, comprenant que Maxime Du Camp, plus musclé, est arrivé avant lui et a voulu se moquer.

« Wandrille, si tu arrêtais un instant tes savoureuses anecdotes pour réfléchir au problème ? »

Les yeux au ciel, il sort de la poche de sa veste en lin une carte, qu’il déplie : les étapes de la campagne de Bonaparte.

Les cachettes de l’époque sont faciles à deviner : le monastère du Sinaï ? Jaffa ? Il l’avait noté lui aussi, avant cette alerte de la directrice de Péné. Bethléem ? L’oasis d’Amon ? La Grande Pyramide ? Une église copte ? Une mosquée ? Il faut procéder par élimination.

De quel type de secret pouvait-il bien s’agir ? Pour qui ce secret était-il important et pourquoi fallait-il le dissimuler aux yeux des hommes ? Qui savait ? Bonaparte bien sûr, mais Joséphine aussi – et d’une certaine façon ce secret les liait l’un à l’autre.

Wandrille prend des notes sur son ordinateur. En fond d’écran, il a mis un tableau de Maurice Orange, artiste oublié auteur d’une œuvre en son temps très célèbre : devant les pyramides, le général Bonaparte dialogue avec une momie au profil d’aigle qui vient d’être sortie de son cercueil et posée debout, en face de lui.

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Pénélope seule au spa,

Diane archéologue

Gizeh, mercredi 25 avril 2012

Elle lui a expliqué que la momie, dans ce tableau qu’il aime tant, est celle de Séthi Ier, découverte à l’époque où Maurice Orange peint cette scène imaginaire, elle était inconnue du temps de Bonaparte. Il a été bluffé. Comme autrefois. Pénélope est décidée à trouver avant Wandrille. Elle trouve toujours. Il n’y a aucune raison que ce mystère lui résiste. Pour un peu, elle prendrait goût au Mena House et à la vie de palace. Ce sont de bonnes conditions pour réfléchir.

En 1798, le futur chef du pouvoir, persuadé sans doute qu’il va régner un jour, a choisi de s’éloigner en emportant un secret – un objet ? –, la clé pour prendre possession du pays dans ces années de l’après-Révolution. Un joker dans sa manche brodée de lauriers d’or. Son but était d’éloigner de la République, encore secouée par les souvenirs de la Terreur, les guerres aux frontières, l’insurrection sanglante en Vendée, un secret si sacré qu’il fallait s’assurer qu’il n’échapperait pas à l’histoire.

Pour Pénélope, chercher en Égypte ne mènera à rien. La solution est dans les lettres, les correspondances entre les membres de l’expédition. Elle aurait peut-être mieux fait de rentrer à Paris, de fouiller dans les archives. En deux secondes Olga avait découvert cette mention concernant Jaffa, qui n’était guère dissimulée…

L’autre face du secret, c’est le Second Empire. L’acte II des Bonaparte, qui connaît lui aussi son épisode égyptien. Eugénie a-t-elle été la dernière à connaître le grand secret ? Monarchiste, passionnée par Marie-Antoinette, elle est venue en personne en Égypte pour l’inauguration du canal de Suez. Il faudrait savoir qui elle a rencontré, ce qu’elle a vu, où elle s’est rendue, ce qu’elle a demandé à visiter, et qui était auprès d’elle pour la guider sur la terre des pharaons.

Pénélope a fait ses bagages, ils partent le lendemain – elle était prête à prendre une chambre au Mena House, histoire de ne pas rester sur le canapé de la junior suite de Wandrille. Sur le premier site de réservation en ligne venu, le tarif des chambres dans le mythique hôtel a encore baissé, comme à chaque attentat. Bientôt ce sera moins cher que celui où le Louvre les avait dépotés. Et puis il a besoin de cette seconde pièce attenante à la chambre pour faire ses pompes en musique le matin. C’est important. Pas question de l’en priver. Elle le sait. Elle le hait. Elle le laisse. Peu importe, ils seront ce soir à Jaffa. Pénélope ce matin-là se sent bien, elle a mis un peignoir blanc, elle descend au spa où elle a réservé un soin avec des pierres chaudes et des huiles essentielles.