À la sortie de l’ascenseur, au sous-sol, c’est une hallucination. Elle a aperçu une silhouette qui sortait d’une des cabines de massage tandis qu’elle cherchait des yeux la sienne. La jeune fille qui l’accueille s’est interposée avec un grand sourire pour lui demander le numéro de sa chambre, elle n’a pas eu assez de temps pour être certaine, mais elle sait déjà que tous les bénéfices du traitement qu’elle s’apprêtait à subir l’esprit libre et joyeux sont perdus : elle a entrevu une blonde, coupe au carré, avec les yeux verts.
Impossible que ce soit Diane. Peut-être une Anglaise en vacances qui aurait à peu près la même silhouette, ce genre de filles on en voit beaucoup. Une heure plus tard, toutes les cabines étaient vides, elle demande aux masseuses, qui répondent par signes – et Pénélope comprend en effet qu’une Anglaise était là tout à l’heure… Ça va… Il faut respirer lentement. Pénélope reprend l’ascenseur, assouplie, attendrie, le dos débloqué, déterminée à résister à Wandrille, qui va tout faire pour être pardonné – une félonie pareille, se dit-elle en mettant ses lentilles de contact, ne trouvera jamais d’excuse.
Son téléphone rallumé lui offre un message de son amie Léopoldine, toujours contente d’être désormais numéro deux à Chantilly, avec en perspective la succession du vieux Mathieu Graville – qui semble si âgé, il est là depuis tellement longtemps, mais qui n’est pas encore à la retraite. Pénélope rappelle. Léopoldine a une histoire amusante à raconter, rien ne peut faire plus de bien à Pénélope en ce moment.
La vieille amie décroche. Pénélope sait-elle qu’elle a un admirateur de plus ? Son patron, cet inoxydable Graville, dans son antique imperméable mastic, ne parle plus que d’elle. Depuis la séance de travail avec le dessin de la Joconde nue au Louvre, il ne tarit pas d’éloges sur « la petite dernière du Louvre, votre Pénélope ». Il a invité pour demain une invraisemblable bande d’amis, l’ambassadeur d’Italie, une princesse italienne, un médecin légiste, il va leur faire la visite en personne, et il voulait à tout prix que Pénélope puisse se joindre à ce groupe, avec Léonard, le directeur du département des Peintures. Graville a tout expliqué à Léopoldine. La princesse italienne déteste Napoléon mais elle a demandé à ce qu’on lui montre tout ce qui est lié à lui dans les collections du musée. Elle est décidée à commencer une collection antibonapartiste, elle court les antiquaires, épluche les catalogues de ventes, Graville lui a même donné des noms de marchands spécialisés dans les reliques historiques et les souvenirs d’anciens combattants, il veut l’aider : la princesse de Salerne prépare un livre qu’elle imagine déjà adapté en film, en série, en émissions sur toutes les chaînes. Napoléon, sous le dôme des Invalides, doit trembler dans son tombeau de quartzite pourpre.
Pénélope n’écoute plus. Elle rêve de sable et de vent ; de l’autre côté du Fayoum, pas loin d’ici, s’étend le désert des Baleines avec ses fossiles, il faudrait qu’elle y passe une journée et cela irait mieux bien sûr… Au sud du Caire, avant les grandes stations balnéaires, elle aimerait aussi voir le monastère de Saint-Antoine, un édifice du IVe siècle, là où l’ermite a subi avec appétit les pires tentations du monde. Le lieu était entièrement clos, on montait par des paniers la nourriture des moines, une porte fut percée pour la visite du roi Farouk, grand protecteur des chrétiens qui voulait admirer les fresques. Cette porte, Pénélope veut la voir, passer un mois en Égypte, seule, rien que pour elle-même.
Elle est revenue, sans rien dire à Wandrille. Diane se cache dans une chambre dans l’autre aile du Mena, pour observer, savoir comment il se comporte quand elle n’est pas là, son grand dadais. Elle l’aime, pense à lui, veut l’aider dans sa quête : elle s’est informée auprès d’un ami de son père, expert dans une grande maison de vente, spécialiste d’antiquités égyptiennes. Le vieux savant, référence absolue depuis trente ans, lui a montré des photos de dix bagues portant le cartouche royal de Néfertiti. Ces objets ont été fabriqués en série, probablement au moment de l’instauration du culte solaire, pour les prêtres ou les notables qui travaillaient au palais ; de belles pièces, intéressantes, rares, mais qui ne méritent ni qu’on assassine ni qu’on entame une recherche planétaire pour les localiser, et surtout pas l’offensive médiatique à laquelle il était difficile d’échapper depuis quelques jours. La bague de Néfertiti a été vue sur toutes les chaînes d’info en continu, dans deux journaux de 20 heures, elle est cette semaine en couverture de La Gazette Drouot, le magazine que tout le milieu regarde avant les autres. Pour l’expert, c’est absurde. Il est évident qu’on ne peut rien dissimuler dans un anneau d’or aussi fin sans le fragiliser : cette bague ne cache pas de secret, c’est une évidence.
Wandrille au téléphone raconte tout à Diane, il ne prononce jamais le nom de Pénélope, il fait comme si lui seul menait l’enquête, Diane sent que cette rivale est partout et ne supporte pas l’idée qu’ils se soient retrouvés. Toute la vie qu’elle avait commencé à imaginer avec lui semblait se diluer dans le cours d’un grand feuilleton qu’ils vivaient eux deux, couple maudit, et dont elle n’était qu’une spectatrice privilégiée arrivée trop tard dans cette histoire. Ce matin, au spa, cette petite qui entrait dans une cabine, avec ses lunettes, ses taches de rousseur… Il va falloir la pulvériser. Pour cela, un seul moyen efficace. Rien de sexuel, rien de magique, rien de neuf ; simplement apporter avant elle la solution de leur petite énigme. Être meilleure qu’eux deux.
Elle a mis un chapeau de paille retenu par un voile, très archéologue des grandes années d’avant-guerre, une veste sable de la nouvelle collection Saint Laurent, des baskets sans marque issues du commerce équitable. Déesse écoresponsable, elle se dirige vers le sphinx, dans le décor du parc archéologique dont elle ne voit rien. Wandrille n’est nulle part, ni Pénélope. Elle s’attendait à les trouver là. Elle ferait peut-être mieux de les éviter et de ne pas partir à leur rencontre.
Diane sent qu’elle a pris trop de place trop vite dans la vie de son amoureux, elle avait tenté d’organiser ses journées, ses voyages, ses passions… Elle avait négligé Pénélope. En marchant vers la grande stèle qui trône entre les pattes du sphinx, la certitude qui s’est peu à peu établie dans son esprit s’affirme avec force : cette histoire de bague volée à Reims ne peut être qu’un leurre, ce n’est pas cela qu’il faut chercher. Ceux qui ont commis ce meurtre épouvantable, mis à mort sans hésiter cette femme qui n’avait eu que le malheur de se trouver là, sont des pieds nickelés, ils ont fait erreur. « J’ai vraiment bien fait de venir », conclut Diane, rayonnante.
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Dans le laboratoire de Leduc
Gérard Leduc maltraite son assistante, Lydia, signe d’un petit esprit, elle n’y prend plus garde, car elle sait depuis longtemps qu’elle est plus intelligente que lui, ou tout au moins qu’elle est capable de réfléchir plus vite. Elle sourit quand il hurle : « Vous avez mis dans ce labo un souk infernal. Vous avez confondu les échantillons. Ne faites plus jamais ça. Je ne le redirai pas. »