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Qui supposerait que dans cet immeuble du métro Château-Rouge, au dernier étage, on démêle les énigmes de l’histoire de France ? Ici, les mystères des filiations sont passés au peigne fin devant un coffre-fort rempli de cheveux de toutes les couleurs et de toutes les époques. Leduc aime quand on vient le filmer, dans cet appartement qu’il appelle son « laboratoire ». Il a retrouvé les descendants du coiffeur de Chateaubriand, la caisse de marionnettes de Nohant que le fils de George Sand avait fabriquées avec des mèches de Chopin et de Delacroix, la tresse de la grande-duchesse Anastasia de Russie. L’ADN est devenu pratique courante aux États-Unis ou au Canada, en France les gens vivent encore avec l’idée que cette sorcellerie coûte cher. Il a été le premier à mettre ses techniques, désormais bien au point, au service des plus grands mystères.

« Hallucinante découverte ce matin, monsieur le professeur, dit Lydia. Vous voulez un agrandissement de la séquence ?

— Je vous ai dit que le dossier prioritaire c’étaient les séquences des Bonaparte. Je veux être en mesure d’en parler à des spécialistes des plus grands musées, et notamment du Louvre, à Chantilly demain.

— Vous partez en excursion ?

— Chantilly, Lydia, c’est à vingt-trois minutes de la gare du Nord, j’ai connu des expéditions plus difficiles… Vous avez visité le musée ?

— Vous oui ?

— Pas encore à vrai dire. Il faut que je leur montre un déroulé complet de tout ce que nous avons trouvé, et vous me sortez les vieilleries de l’année dernière. J’avais tout reclassé depuis l’émission en direct de Saint-Denis, vous avez voulu faire des rangements, en vous trompant, comme toujours.

— Vous vouliez voir quoi ?

— Napoléon III, la mèche grasse, Napoléon Ier, les huit échantillons, les princes Bonaparte d’aujourd’hui, ceux qui ont si gentiment accepté qu’on procède à l’analyse, tout l’haplogroupe enfin voyons.

— Rien de neuf. Je sais comme vous tout cela par cœur : l’haplogroupe du chromosome Y (ADN-Y) de Napoléon Bonaparte est E1b1b1c (E-M34). Celui de Louis-Napoléon dit Napoléon III est l’haplogroupe I (M170).

— Pour mes amis ça va être du chinois.

— Ils ne comprennent pas « haplogroupe » ?

— Enfin voyons, Lydia, ce sont des gens du monde, pas des laborantins.

— Haplogroupe : ensemble d’individus ayant un ancêtre commun, vous leur apprendrez quelque chose.

— Taisez-vous. Il faut que vous m’affichiez la séquence Morny. Il lui arrivait de se faire passer pour l’empereur les soirs de fête aux Tuileries, ils avaient la même mère, ressemblance classique, mais pour le reste, il va falloir préciser.

— Racontez-leur d’abord que la duchesse de Morny, née Troubetskoï, était peut-être fille naturelle du tsar. Il n’aurait pas pu se marier avec une femme qui n’aurait pas porté au plus haut, autant que lui, l’orgueil de la bâtardise. Une fois veuve, elle épousa le duc de Sesto, grand d’Espagne, exprès pour qu’Eugénie, qui avait été amoureuse de lui durant ses jeunes années à Madrid, soit folle de rage.

— Lydia, vous brouillez tout exprès. Tout le monde se fiche du duc de Sesto. Je veux que vous m’imprimiez les séquences Morny, Napoléon Ier-famille Bonaparte, et Napoléon III un point c’est tout !

— Mais c’est ce que j’ai fait, monsieur le professeur. Vous n’avez pas pris le temps de regarder, vous arrivez au bureau comme une furie, j’ai passé la matinée à tout préparer. »

Trouver l’ADN du duc de Morny sans éventrer son caveau avait demandé une patiente enquête. Lydia avait été impeccable et méthodique : Morny avait eu une descendance, avant son mariage, issue d’une liaison avec Fanny Mosselman, fille d’un célèbre banquier que Leduc avait désigné dans une note comme « un riche banquier », s’attirant l’inévitable remarque de son adjointe : « Vous en connaissez qui sont pauvres ? »

Fanny Mosselman avait fait reconnaître sa fille par celui qui devint son mari, et cette jeune beauté répondait au nom de Léopoldine Le Hon. Sous le Second Empire, on rimaillait : « Quel est donc ce visage blond / Qui ressemble à la reine Hortense ? / La fille de Monsieur Le Hon / Morny soit qui mal y pense. »

Cette Léopoldine, qui mourut en 1931 à l’âge de quatre-vingt-douze ans, a épousé un prince Poniatowski, et ils eurent une nombreuse descendance. Contactés un par un, les membres de cette sympathique tribu, fiers de leurs ascendants, furent assez nombreux à aimer l’idée de se prêter au test du professeur Leduc. Ensuite, Lydia a agi. On leur a distribué des brosses à dents et des cotons-tiges écologiques en bambou. Une séquence récurrente et cohérente était vite apparue, la marque héréditaire des Morny, aussi solide et facilement identifiable que leurs armoiries aux merlettes mornées.

« C’est ce que je viens de vous montrer, monsieur le professeur… Je voulais fêter cela avec vous, ne rien vous dire, vous faire plaisir, et vous me maltraitez… C’est une découverte ! »

Cette séquence ADN, Leduc a eu d’emblée l’impression qu’elle lui disait quelque chose. Il avait mis quelques minutes avant de comprendre ce que la jeune Lydia avait saisi aussitôt.

Maintenant, il allait falloir argumenter, comprendre comment un tel imbroglio historique avait pu se produire. Reconstituer l’enchaînement des épisodes qui conduisaient à cette vérité simple et claire, ahurissante, à laquelle personne jusqu’à présent n’avait pensé.

INTERMÈDE 3

L’inauguration du canal de Suez

« Aussitôt la déesse le transporta dans une chambre nue. Le roi vit le sarcophage d’Ahouri ; et il reconnut son lourd masque d’or et ses cheveux peints de bleu. Hathor s’accroupit en face de lui, et ils firent mouvoir les chiens sur le damier rouge et vert.

Rampsinit perdit la première partie – et Hathor mit le damier sur la tête, et il entra dans les dalles de la nécropole jusqu’aux cuisses.

“Oses-tu jouer encore ? dit-elle.

— Oui”, répondit le roi. »

Marcel SCHWOB, Rampsinit
Suez, mercredi 17 novembre 1869

Les fusées retombent en panaches multicolores au-dessus des eaux vertes. Une clameur accompagne le feu d’artifice et le lent mouvement des bateaux. Les fêtes sont les plus grandioses qu’ait jamais connues le pays, le panorama digne des plus grands peintres. On a construit des pavillons qui semblent n’être qu’un amoncellement de drapeaux, d’aigles et de croissants. Les buffets associent les merveilles de la cuisine française et les produits les plus fins de l’Égypte, pâtés en croûte d’ortolans du Nil, sorbets aux fleurs de lotus… Pour les invités, on sert un excellent vin de Cahors, en hommage à Jean-François Champollion – le sous-préfet du Lot est là, avec les membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Ferdinand de Lesseps sait qu’il sera bientôt grand-croix de la Légion d’honneur. L’homme qui parade à ses côtés est le comte de Flahaut, grand chancelier de l’ordre de la Légion d’honneur, qui est réputé avoir l’oreille de l’empereur qui ne lui refuse jamais rien.

L’impératrice des Français inaugure le grand arc-en-ciel qui reliera pour les siècles à venir l’Orient et l’Occident, c’est le début d’une révolution maritime et commerciale qui va faire trembler le monde. Lesseps a la moustache haute et le front dégarni, il ne cache pas son bonheur. Il imagine que le Sénat de l’Empire et le souverain conseil du khédive pourraient acclamer l’impératrice et la faire « reine d’Égypte » – pour rendre fous les Anglais, nos alliés, qui nous observent.