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Ce qu’il faut fermer maintenant, c’est l’entrée de la cour Carrée qui est dans l’axe du pont des Arts. Il y a une grille. A-t-on le temps de la manœuvrer ? Elle appelle pour donner l’ordre à ses agents de surveillance à elle, pas le temps d’alerter les flics.

La zone « Joconde » ne craint rien. Tout est absolument sécurisé, les portes de métal ont été tirées dès ce matin. Tout le monde est entré. On y conduit les deux visiteurs exceptionnels. Est-il utile d’appeler son cher Léonard – pas Vinci, l’autre, le bien nommé – qui est à l’intérieur pour lui dire ce qui se passe ? Est-ce que cela vaut la peine d’interrompre la journée d’étude ? Aucun danger : rien de ce qui se passe côté Seine ne peut affecter la salle des États.

Un craquement a fait sursauter tout le monde. Conservateurs, secrétaires, stagiaires, assistants sont sortis des bureaux. La présidente reçoit un nouvel appel. Les bottes vertes sont passées. Les manifestants sont entrés dans la cour Carrée avant qu’on n’ait eu le temps de bouger la grande grille. C’est trop tard. Le bruit énorme, c’était la porte de chêne, à gauche sous le passage, qui vient de céder. Ils l’ont secouée pendant cinq minutes, elle n’a pas tenu. Ils sont dans les salles. Première hypothèse : ils prennent l’escalier qui descend et ils vont se retrouver nez à nez avec le grand sphinx et envahir les fossés du Louvre médiéval. Seconde hypothèse : ils vont essayer de prendre les deux ascenseurs qui sont à cet endroit, ou alors, plus probable, ils vont avancer dans les deux salles suivantes… Dans quelques minutes ils vont tous pouvoir faire de jolies images des scènes si fragiles qui sont peintes dans la chapelle funéraire du mastaba d’Akhethetep. C’est tout à fait pour eux, ce ne sont quasiment que des activités agricoles et champêtres.

Il faudra alors qu’ils soient bien sages s’ils veulent entamer leur visite du département des Antiquités égyptiennes. Faire attention aux vitrines, ne rien érafler, respecter les maquettes qui ont coûté si cher et les écrans pédagogiques qui tombent en panne pour un rien, ne pas écrire de slogans sur les murs qui viennent d’être repeints…

3

Dans le saint des saints

« Pénélope, on allait commencer la visite médicale sans toi. Tu peux tout photographier si ça t’amuse, sauf le système de protection avec la grosse vitre. Ça c’est secret et il faut que ça le reste. On vient de soulever le bidule. Essaye de ne pas regarder. Tiens ta langue. Tu es dans un réacteur de centrale nucléaire. Le tableau est en face, on a décadré, viens voir. »

Son ami Léonard est devenu directeur du département des Peintures. La première question que les journalistes du monde entier lui posent est bien sûr : « C’est vraiment votre prénom ? », et c’est ainsi que toute la planète connaît « le conservateur de la Joconde ».

Léonard, à force d’étudier la peinture italienne, est devenu au fil des années le meilleur spécialiste de Léonard. Il en plaisante : « Cela me dispense de trop me connaître moi-même. » Il était un des plus fidèles complices de Pénélope au temps des groupes de travail de l’École du patrimoine. Tout le monde a vieilli, il a des mèches blanches, un petit ventre, deux enfants charmants et des lunettes plus épaisses encore qu’à l’époque. Major du concours, il ne s’intéressait qu’à l’art contemporain, mais tant pis, un poste pareil, ça ne se refuse pas.

La très médiatique Géraldine Lalouette, la présidente du musée, le voulait, lui et personne d’autre, il n’a pas su dire non ; on ne dit pas non à Géraldine Lalouette ; et le ministère ravi d’appliquer au plus haut niveau la fameuse règle des nominations – « jamais selon ses vœux, jamais selon ses compétences » – s’est réjoui de voir un garçon si brillant occuper ce que les conservateurs traditionnels considèrent comme le plus beau poste de tous les musées de France. La vieille idée que « les peintures » sont l’Olympe des musées a la vie dure. Pourquoi le plus beau poste ne serait-il pas la direction des Sculptures, des Objets d’art, ou même des Antiquités égyptiennes ?

Grâce à Léonard, toujours si amical, adoré par tous, Pénélope, dès ses premiers mois dans la grande maison, a le droit d’être là ce matin : elle fait partie des vingt-cinq élus qui ont la chance d’assister à la visite de contrôle annuelle de la Joconde. La date n’est jamais donnée à l’avance, elle change au dernier moment. Petit jeu à la conservation : qui y va cette année ? Et surtout, question un peu différente : qui y aura-t-il ? Qui seront les autres, ceux des départements rivaux, les invités extérieurs, les hôtes de marque ?

Les portes coupe-feu en acier blindé, conçues pour isoler la salle en cas d’incendie ou d’attaque terroriste, ont été tirées du côté de la Grande Galerie et du côté du salon Denon. Elles ressemblent au « rideau de fer » dans les théâtres : la salle de la Joconde est devenue un coffre-fort.

« On a pensé à sécuriser aussi le système informatique qui commande ces portes ? demande Pénélope.

— Arrête d’imaginer des films. Tu te crois au Metropolitan ? Tout fonctionne à la main, c’est beaucoup plus fiable. La salle des États est plus sécurisée que le sous-sol d’une banque suisse. »

Pénélope pense à la scène finale de La Terre des pharaons, le film d’Howard Hawks, qu’elle a regardé des dizaines de fois, quand le sable s’écoule devant les architectes de Chéops et que les pierres descendent pour fermer les issues. La voici emmurée dans la grande pyramide, avec son désespoir et la Joconde.

Le sourire auquel elle s’était crue tenue s’efface. Prisonnière du Louvre, triste, abandonnée, privilégiée et incomprise. Elle n’a plus envie de sortir. Elle voudrait mourir ici, à cet instant, que son dernier regard aille vers la Joconde et que celle-ci le lui rende avec ses grands yeux qui n’ont pas de cils.

Léonard sort son téléphone de la poche de son vieux costume bleu – depuis le temps, pense Pénélope, il pourrait quand même s’en acheter un autre, il est un des éléphants du Louvre. Elle se dit que si elle est encore capable de remarquer que ce machin mal coupé est lustré aux coudes et n’a pas vu de pressing depuis la guerre franco-prussienne, c’est qu’elle n’est pas arrivée au plus profond de sa dépression. Ces mauvaises pensées, qui l’ont réconfortée, lui ont aussi fait manquer le début de la conversation :

« Oui madame la présidente. Mon Dieu ! Ils sont entrés en Égypte ? Soit le grand sphinx de Tanis soit Akhethetep, on ne sait pas encore… Bien… Vous voulez qu’on arrête tout ? C’est peut-être plus prudent. On continue. Très bien, à la moindre alerte je fais replacer le tableau et refermer le dispositif mural et on maintient bien sûr le confinement de ceux qui sont là. J’attends vos ordres. »

4

Faire comme si de rien n’était

Léonard raccroche. D’un battement de paupières, il dissuade Pénélope de poser une question :

« Bon, les amis, la matinée sera peut-être plus sportive que prévu. En attendant on a un programme d’enfer et la présidente Lalouette vient de me dire que nous allions le suivre à la lettre, sans perdre de temps, elle insiste. C’est la même procédure que l’an dernier, avec un petit supplément Chantilly qui devrait durer dix minutes pas plus, je ne vous dis rien, vous verrez. Ça va bien se passer. Tout sera fini à 14 h 10 et vous pourrez aller déjeuner. »

La salle des États est plongée dans un grand silence. Aucun des bruits de l’extérieur n’y parvient, comme s’il n’y avait pas autour d’elle Paris, les rues, les cris. Les cours intérieures font écran.