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Théophile Gautier est du voyage. Il a écrit, il y a des années de cela, Le Roman de la momie, sans être jamais venu sur place, mais il a emporté dans son rêve des milliers de lecteurs. Il est resté sur le bateau, non qu’il ait voulu imiter l’astronome Le Verrier qui refusa d’observer à la lunette Saturne qu’il avait découverte, il lui suffisait de l’avoir décrite. M. Gautier, murmurait-on parmi les dames d’honneur d’Eugénie, se débattait à bord de L’Aigle, la corvette impériale où il disposait d’une vaste cabine, contre une tourista de tous les diables. Il ne cessait de murmurer sur un ton expirant qu’il voudrait plutôt être à Plombières et qu’il avait été fou d’accepter de partir. L’impératrice ne se console pas de devoir se passer de lui. Par la puissance de l’imagination, les découvertes des romanciers, pense-t-elle, surpassent parfois celles des savants. Gautier va d’instinct vers le merveilleux, vers le conte, il trouve pour cela le mot juste, la phrase parfaite, elle aime l’écouter : il aurait été capable d’aller de lui-même à la cachette du talisman – il est allé, comme un somnambule, vers les petits piments fatals. Tant pis pour lui !

Elle déplore aussi, en ce jour si particulier, la mort prématurée de son cher Morny. Il a fallu, en désespoir de cause, couronner empereur du Mexique ce vaniteux archiduc Maximilien, tout a vite mal tourné. C’est aussi en mémoire de ce mirifique demi-beau-frère, si intelligent et si dénué de scrupules, qu’elle est venue. Elle lui en avait fait la promesse. Il avait eu des objections de bon sens. Si Bonaparte détenait réellement un secret, si ce secret était bien celui auquel il pense, pourquoi ne pas l’avoir détruit ?

Il était si simple, pour Bonaparte, de faire disparaître toutes les preuves. Seulement il n’était pas encore Napoléon Ier, il n’était pas certain de réussir. Il avait dû placer le document, le coffret, l’objet mystérieux qui servirait à démontrer le bien-fondé de cette histoire rocambolesque, dans un sanctuaire. C’était une arme politique, qu’il voulait mettre à l’abri pour le cas où il aurait à s’en servir un jour. Dans la politique internationale, il pouvait utiliser cette bombe à bon escient. Il devait aussi pouvoir montrer qu’il la possédait si la situation tournait mal pour lui, qu’il l’avait comme un pistolet à sa ceinture. S’il disparaissait, une preuve avait été mise en lieu sûr – en 1798, qui pouvait prédire quoi que ce soit ? Nul ne peut savoir comment le vent fera tourner les girouettes, ce que deviendra la France. L’autoproclamé Louis XVIII et son frère Charles – qui a pris la poudre d’escampette le 16 juillet 1789 – rêvent de voir revenir le calme et de retrouver un trône. S’il ne parvient pas lui-même au pouvoir, le jeune général pourrait être une sorte de condottiere qui gouvernerait avec un Bourbon comme marionnette à ses côtés. D’où l’intérêt de mettre le grand secret à l’abri, de profiter de cette expédition d’Égypte pour cela…

Mais nul aujourd’hui n’en sait plus rien, ni Morny, ni l’impératrice, ni sans doute Napoléon III lui-même – qui ne dit jamais tout, le regard lointain, avec cette tête impénétrable qu’Eugénie aimerait ouvrir en deux, dit-elle, pour voir ce qu’elle contient.

* * *

La belle Espagnole ne sait même pas vraiment ce qu’elle est venue récupérer sur place. Ce matin, avant les grandes fêtes, elle a invité sous sa tente huit vieillards et quelques hommes plus jeunes, que tous regardent avec respect. Ils ont des allures de personnages de Balzac en carricks élimés dans lesquels ils étouffent, l’un d’eux a remis son uniforme de grenadier de jadis, il y flotte, un autre a voulu venir en habit comme à la cour des Tuileries, ses bas de soie riboulent. Le plus malin, qui n’a que quatre-vingt-cinq ans, a revêtu une sorte de gandourah qu’il a fabriquée en perçant un trou pour sa tête dans un tapis brodé à motifs cachemire du plus bel effet – il a l’air de mener la délégation. Du temps de la République, il était jeune tambour. Il porte fièrement sur la poitrine cette « médaille de Sainte-Hélène » que Napoléon III a voulue pour honorer les vétérans de la Grande Armée de son oncle.

Il a fallu les chercher partout : l’un d’eux habitait en Hollande, un autre à Valenciennes, trois avaient été trouvés par la police dans un asile pour indigents à Villers-Cotterêts. Elle a aussi convié quelques figures plus jeunes, en petit nombre et bien choisies : le petit-neveu de Denon – sa mère s’appelle Vivantine –, le fils du capitaine Bouchard, qui laissa échapper la pierre de Rosette, un des jeunes Monge prénommé Ferdinand… Une grande théière d’argent aux armes de l’impératrice, l’aigle aux ailes déployées, embaume la menthe et le cassis.

La souveraine, avec une grâce étudiée, sert elle-même ces hommes qui l’observent avec admiration. Ils sont douze, qui n’ont pas cessé de parler ensemble à bord du tout nouveau navire à vapeur, qui les a émerveillés :

« Messieurs, j’ai besoin de vous et de vos souvenirs. Si je vous ai conviés à faire ce voyage avec moi, c’est pour que vous me parliez du général Bonaparte. Tant de choses fausses ont été dites sur la campagne. Je veux entendre de vous des souvenirs exacts, et la vérité. »

Les grands vieillards et les quelques jeunes gens qui sont si fiers de se trouver là se regardent en silence : le plus vieux a cru mourir durant la traversée, il vient d’avoir cent ans. Les autres, soldats à seize ans, font figure de jeunes audacieux. Ils racontent leurs souvenirs, toujours les mêmes anecdotes, depuis soixante-dix ans. Ce matin, tous ont posé pour un photographe.

C’est Théophile Gautier qui a suggéré cette idée à l’impératrice : il sait comment fonctionne la mémoire. Il croit aux forces occultes. Il a raconté comment un jeune lord peut s’éprendre d’une princesse du temps des Ramsès et vivre réellement avec elle. Retrouver le décor de l’Égypte et de leur jeunesse peut, a-t-il dit, provoquer un choc électrique. Ils vont dire des choses qu’ils ne croyaient plus pouvoir dire. Cela peut créer un canal de Suez dans leurs vieux cerveaux, faire affluer en Méditerranée les eaux de la mer Rouge dont ils ne pensaient pas avoir conservé des images.

« Messieurs, je veux que chacun d’entre vous parle à tour de rôle. Avez-vous tous vu de vos yeux, ici, le général Bonaparte ? L’avez-vous entendu parler ? Denon, Bouchard, Monge ont-ils dit devant vous des paroles obscures ? Et Lui ? A-t-il parlé en tête à tête à l’un d’entre vous ? Quels sont les villes et les villages dont vous vous souvenez ? Que les plus jeunes pensent aux récits entendus chez eux quand ils étaient enfants. Les historiens du règne de mon oncle l’empereur Napoléon se demandent toujours ce qu’il était allé chercher en Égypte. Je voudrais savoir ce qu’il a pu y apporter. Dites-moi si vous vous souvenez d’un objet, d’un talisman. Je cherche à retrouver non pas un trésor mais un document, un symbole, je ne sais quoi. Que bien ! En invoquant notre sainte mère la Vierge de la cathédrale de Séville, je vous fais une promesse. Celui d’entre vous qui pourra m’aider, je lui offrirai cette bague égyptienne que je porte aujourd’hui. Elle est pour moi sacrée, c’est un cadeau que la reine Hortense a fait à son fils, notre empereur, et qui porte la marque royale des pharaonnes… Elle ira à celui qui découvrira le secret du général Bonaparte. »

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La bibliothèque de l’Institut français du Caire

Le Caire, jeudi 26 avril 2012

Le préposé aux excursions, en échange d’un billet, après s’être beaucoup fait prier, a dit à Diane que les deux autres Français, la petite jeune femme et le grand fils du raïs de Paris, avaient demandé un taxi pour se rendre à l’Institut français. Elle va les retrouver là. Il faut porter le fer rouge tout de suite.