L’Institut français d’Égypte et l’Institut français d’archéologie orientale se font face. Elle hésite. Ces Égyptiens ne sont pas précis, c’est agaçant. Elle sort de son sac ses lunettes de soleil, se recoiffe : son choix est fait, d’abord le côté des archéologues. Le palais Mounira chapeaute les fouilles, l’autre institut, qui a presque le même nom, dépend de l’ambassade, aucune raison qu’ils y soient allés.
L’escalier qui s’ouvre devant elle monte vers tous les rêves des archéologues. C’est plein d’enfants : les élèves du lycée français, qui vient d’être baptisé le lycée Christiane-Desroches-Noblecourt, c’est écrit sur leurs T-shirts, ont sorti des carnets à dessin, ils s’exercent à copier les ibis et les frises de lotus qui ornent le grand salon. Dans la bibliothèque, des chercheurs travaillent. Aucune trace de Wandrille ni de Pénélope.
« Diane, tu es en Égypte ? Tu fais du tourisme à l’IFAO ? Tu viens piquer des idées déco pour ta maison de campagne ? Tu sais qu’on ne s’est pas revus depuis Sciences-Po ! »
Un allié, installé devant une pile de livres et un ordinateur, vient de surgir. Diane est comme cela, elle a de la chance dans la vie. Ses amis sont partout et apparaissent quand elle en a besoin. Son jeune camarade, dont elle n’arrive pas à retrouver le prénom, est devenu historien et il a une bourse pour travailler à une recherche commandée par le Louvre ; Diane redouble de sourires. Il ne connaît pas Pénélope, il n’a pas vu arriver depuis ce matin de couple français – mais il a envie de l’aider, il peut lui permettre de consulter ici tout ce qui a été publié sur les pièces égyptiennes des collections françaises…
« C’est l’heure de déjeuner. Tu ne retrouveras jamais tes amis, viens grignoter quelque chose. On sera de retour vers 3 heures. Tu as vu tous ces livres, on les imprime ici, un des rares endroits au monde où il y a une presse avec des caractères hiéroglyphiques. Enfin bon, tout ça c’était avant l’informatisation, maintenant tout le monde a des hiéroglyphes sur son clavier, et l’écriture démotique c’est encore pire, ça s’est démocratisé, c’était couru d’avance… Si tes amis doivent venir, ce sera forcément à la réouverture, quand on reviendra. Je t’emmène dans un endroit surprenant, tu vas voir, j’ai ma voiture. »
Diane hésite, mais pourquoi pas – si Wandrille la voit avec un jeune historien à mèche brune, avenant et pas timide, elle aura un atout supplémentaire.
Le sympathique anonyme explique qu’il n’est pas du tout archéologue, il retrace le voyage en Égypte de Martine de Béhague, une mécène historique des musées français, qui a offert au Louvre le cadre de la Joconde, une pièce Renaissance authentique et rare, qui lui va comme un gant et que Mona Lisa arbore toujours. Elle avait aussi rapporté de son expédition sur le Nil une cargaison d’antiquités achetées chez les meilleurs revendeurs, dont un chat votif en bronze. Une exposition va lui être consacrée – dont le clou sera le cadre qu’on placera vide dans une vitrine, on pourra tourner autour, une œuvre conceptuelle. Il explique à Diane : « Je t’emmène au pub ! »
La BCA, British Community Association, se trouve à Maadi, Port Said Street, dans une grosse maison rouge avec un jardin où on danse en été. À l’intérieur, tout est anglais : au premier étage, on joue au billard et aux fléchettes, on boit de la bière et du Bombay Sapphire, un écran diffuse des matchs de rugby devant des roux et des blondes qui rient et poussent des cris sauvages. Diane et son ami inconnu s’installent dans des fauteuils club et commandent des pâtés chauds.
Pénélope et Wandrille, dans une Audi de location, après avoir obtenu leurs visas à l’Institut français d’Égypte où un employé de l’ambassade les attendait, voguent vers la frontière…
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Vers le grand secret
La princesse de Salerne, que tout le monde dans le petit groupe a désormais l’autorisation d’appeler en toute simplicité Viktoria-Eugénie, est restée longuement devant l’esquisse du tableau du Louvre, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa. La toile se trouve dans la galerie de peintures du château où elle souffre de la concurrence des œuvres de Nicolas Poussin, de Philippe de Champaigne ou de la Madone de Lorette de Raphaël accrochée au fond de la perspective, dans la rotonde. La princesse a sorti son téléphone pour regarder les différences entre cette étude préparatoire et le tableau de Gros.
Léopoldine, qui a rappelé Pénélope pour lui raconter la scène, donne toujours trop de détails inutiles avant d’en venir au sujet principal. Pénélope l’écoute, comme une douce musique de relaxation. Cette visite semble avoir été un spectacle : il y avait Léonard, des peintures du Louvre, Gérard Leduc, « tu sais, le généticien qu’on voit toujours à la télévision », l’ambassadeur Acattabrigha… Pénélope imaginait très bien.
« Je pensais que l’altesse, elle est très sympa, c’est toujours une femme très belle, je trouve, s’intéresserait à l’épouse du duc d’Aumale, fille du prince de Salerne, puisqu’elle aussi s’appelle comme ça. Pas du tout, figure-toi… Ils voulaient voir ce qui concernait Napoléon. On leur a trouvé des livres, des gravures, un morceau de bois du cercueil que le frère du duc d’Aumale, le prince de Joinville, avait été chercher au nom de la France à Sainte-Hélène sur son bateau la Belle Poule. Leduc a inspecté toutes les mèches de cheveux qui sont dans les vitrines des miniatures, même celles qui sont cachées dans les bijoux, mais comme il n’y avait que des princes de la famille d’Orléans et quelques Salerne égarés, il a dit qu’il reviendrait, ce n’est pas ce qu’il cherche pour le moment. Ensuite, tu n’imagines pas, je ne sais pas ce que tu leur as raconté sur moi, ils ne m’ont parlé que d’histoires de lesbiennes. De Napo ils sont passés au duc de Morny, ça les passionne, là je peux te dire qu’ils savent tout, je n’ai pas trop compris pourquoi. Ils m’ont fait raconter les frasques de Missy, la comtesse de Belbeuf, fille du ministre du Second Empire, celle avec laquelle cette famille s’est terminée.
— Comment peut-on être jolie et s’appeler Mme de Belbeuf ?
— Préjugés ! J’ai fait un tabac, je leur ai raconté sa célèbre danse à deux avec Colette, la pantomime égyptienne. L’une était dans un cercueil, ou un sarcophage, comme une momie. L’autre incarnait un égyptologue, habillée en homme, tu imagines : un baiser et la momie se redresse, secoue son fouet, sort de sa tombe et commence à l’enlacer. Les deux femmes volettent dans un tourbillon de bandelettes et de scarabées d’or. Elles s’aiment. Ça devait être très beau. Dire que moi aussi j’ai mis si longtemps à découvrir tout ça…
— Tu n’as quand même pas mimé la scène ? Leur numéro était égyptien, c’est drôle ça ?
— Pas seulement, il y en avait un autre, napoléonien : Missy apparaissait en uniforme d’officier, celui de l’Empereur, avec la mèche gominée, éblouissante de ressemblance, ouvrait son gilet, puis sa chemise, sortait un sein, puis deux…
— Arrête, Léopoldine, s’il te plaît. Wandrille conduit. J’ai mis le haut-parleur. Tu vas nous faire avoir un accident. »
Le professeur Gérard Leduc n’était jamais venu à Chantilly. Il travaille, progresse, opère rapprochements et analyses, il ignorait cette mine de mèches de cheveux blonds. Mathieu Graville n’arrête pas de parler, sentant qu’il tient peut-être, avec la princesse, une future mécène. La restauration des passementeries va être un chantier de très grande ampleur. Pas question de grignoter le budget de la salle des porcelaines, il va l’orienter dans cette direction. Tout pourrait être lancé dès cette année. Chantilly est en plein essor. Il est allé chercher en réserve un des petits chapeaux de Napoléon que le duc d’Aumale avait acheté au peintre d’histoire Jean-Léon Gérôme – auteur d’une toile intitulée Œdipe, avec Bonaparte à cheval face au Sphinx. Il raconte aussi la provenance de l’esquisse pour les Pestiférés : le duc d’Aumale l’avait achetée à un ancien de la campagne d’Égypte, qui avait renseigné Gros pour la fidélité des décors et des costumes, un certain capitaine Bouchard, que l’Histoire a retenu comme le découvreur de la pierre de Rosette. Si seulement il était parti avec, et si la pierre avait atterri à Chantilly avec cette esquisse, suggère Graville, on multipliait par vingt le nombre des visiteurs !