Выбрать главу

INTERMÈDE 4

La dernière visite du tsar à l’impératrice Joséphine

Arenenberg am Bodensee, vendredi 10 février 1832

Arenenberg, sur les rives du lac de Constance, est une demeure de famille, avec un magnifique panorama de bateaux et de nuages. Les tableaux y sont tous trop grands, au bon format pour le palais des Tuileries : Napoléon Ier en costume de sacre, la reine Hortense, Louis Bonaparte son mari, un portrait du jeune prince Louis-Napoléon jouant au Bonaparte franchissant les Alpes qui n’aurait pas eu la chance de rencontrer le peintre Jacques-Louis David. Dehors, la charrette à bras du jardinier est peinte en vert et porte l’aigle d’or – elle transporte les choux et les tomates.

Des émeutes ont éclaté à Paris, fomentées par des royalistes, on parle d’un début de choléra à Londres qui aurait déjà gagné le continent. La reine Hortense a pensé que c’était le moment de raconter quelques secrets, pas tous, pas encore, à son fils, le seul héritier légitime qui lui reste. Les deux aînés sont morts. Mais son petit Louis, Louis-Napoléon, est peut-être celui dont, au fond d’elle-même, elle a toujours su qu’il pourrait monter sur le trône. Quand il avait huit ans, elle lui avait brodé au petit point une chaise d’enfant avec le chapeau de Napoléon, un trône de poche, qui doit encore être quelque part au grenier avec son cheval de bois. Dans la bibliothèque, il a laissé ses livres, et ses deux mappemondes, dont celle où d’un trait de plume il a souligné Sainte-Hélène. Ce que son fils veut savoir ce n’est pas la vérité sur Louis Bonaparte et sa mère, il n’oserait jamais poser directement des questions aussi indiscrètes, et il comprend tout à demi-mot… Non, ce qui lui semble mystérieux, et qu’Hortense n’a jamais évoqué devant lui, c’est le pire moment qu’elle ait vécu : la mort de sa mère, Joséphine, à Malmaison.

* * *

Joséphine n’était plus impératrice. Répudiée, elle avait laissé place à Marie-Louise d’Autriche, mais elle avait conservé le domaine où Bonaparte et elle avaient été si heureux au temps du Consulat.

Joséphine était aphone ce matin-là. Elle avait pourtant envie de parler. Elle en avait le devoir. Révéler le secret qui obligerait le gros Louis XVIII, à peine arrivé aux Tuileries, à refaire illico ses bagages. Celui qui a annoncé sa visite est le tsar de toutes les Russies.

Napoléon a abdiqué à Fontainebleau, il est parti à l’île d’Elbe pour son premier exil, elle n’est plus que la propriétaire d’un grand domaine aux environs de Paris avec une magnifique serre remplie de plantes exotiques. Pourquoi vient-il la voir ? Il a dû apprendre qu’elle allait parler. Le message qu’elle a reçu, la semaine précédente, de l’illustre exilé a peut-être été intercepté.

Cette visite du tsar a intrigué tout le monde, il est venu plusieurs fois, avec des membres de sa famille, accompagné du prince de Prusse… L’explication officielle était que le tsar est un galant homme, qu’il avait regretté que l’impératrice n’ait pas été là lors des fêtes de la paix de Tilsitt et qu’il avait eu envie de la connaître enfin. Cela suffit-il à expliquer la visite à la femme répudiée de celui qu’on vient de vaincre ? Les cosaques ont installé leur cantine de campagne au jardin des Tuileries, ils bivouaquent aux Champs-Élysées pour la plus grande joie des caricaturistes. Le tsar pendant ce temps veut faire dire à Joséphine certaines choses qu’elle est peut-être la seule à savoir, ou peut-être veut-il même la réduire au silence.

Hortense de Beauharnais, éphémère reine de Hollande, se fait sérieuse quand elle raconte tout cela à celui dont elle pressent qu’il sera un jour empereur.

« Que faisait le tsar à Malmaison ? Et le prince de Prusse ? Durant ces journées de 1814 où ils sont devenus les maîtres de Paris et de la France, ils sont occupés à remettre sur le trône, avec l’aide de M. de Talleyrand qui désormais les sert, le frère de Louis XVI. Ils restaurent Louis XVIII. Mais tu comprends, ils ont un scrupule. Ils ne savent pas vraiment si cet important personnage ventripotent, dont ils se disent qu’il peut être un bon roi favorable aux intérêts des princes européens, est vraiment l’héritier légitime de son frère. Certains secrets ont été ensevelis avec ceux qui avaient fait la grande Révolution. Dans sa jeunesse, ma mère avait été proche de Barras, en tout bien tout honneur, malgré ce qui a été dit, Barras, l’homme le plus puissant du Directoire. Il est facile d’oublier aujourd’hui qu’il a dirigé le pays. »

Louis-Napoléon, ce matin-là, devant les eaux si calmes du lac de Constance, a appris à son tour le grand secret, celui que Joséphine tenait de Barras, celui que la reine Hortense tenait de sa mère, la fragile créole qui était restée si puissante, malgré elle, dans les premiers jours de la Restauration – la raison pour laquelle Hortense a voulu se réfugier en Suisse, pour se sentir protégée, hors d’atteinte des puissances européennes. Un secret que Talleyrand, en 1814, pour redevenir ministre, avait dû chuchoter à l’oreille des nouveaux maîtres.

Hortense se souvient qu’elle et son frère Eugène avaient été présentés au tsar, qui les avait regardés d’un air glacial, en souriant. Elle avait esquissé une révérence de cour, que l’empereur avait arrêtée en la relevant immédiatement, son frère avait fait le salut militaire.

Eugène et elle en avaient si souvent parlé ensuite, de ce dernier jour. On a dit que pour avoir une conversation sans témoins, l’héritier des Romanov, dans son bel uniforme vert, était allé se promener en barque sur les étangs de Saint-Cucufa avec la fragile Joséphine qui, pour rester fidèle à sa réputation de beauté, s’était contentée d’une robe de mousseline. Elle avait pris froid. Elle était morte le lendemain. Hortense ne s’en était pas consolée. Le secret dont sa mère était la dépositaire et que Napoléon, depuis Elbe, lui avait selon toute vraisemblance demandé de rendre public, pouvait être la cause de ce qu’on avait dit alors : l’ex-impératrice aurait été empoisonnée par le tsar en personne.

Hortense avait voulu aussitôt après se faire oublier, elle avait vite quitté la France, le roi Louis XVIII lui avait envoyé un brevet qui faisait d’elle « la duchesse de Saint-Leu », tout cela était bel et bon… Elle n’avait pas tardé à gagner Arenenberg, tandis que son frère s’installait en Bavière. Elle ne s’accorda que de rares visites à Paris – dont une pour assister, chez le baron Denon, au débandelettage de la momie de Malmaison.

36

Révélations à Jaffa,

révélations à Chantilly