« Tu savais, Pénélope, qu’après Waterloo, Napoléon était revenu au château de Malmaison ?
— Oui, il était encore amoureux de Joséphine. Elle était morte l’année d’avant. Il voulait revoir les lieux, emporter avec lui le souvenir de cette femme qui…
— Mais que tu es sentimentale ! Tu ne crois pas plutôt que c’était la première fois qu’il avait l’occasion de revenir là et qu’il avait besoin de s’assurer de quelque chose de précis ? Détruire des papiers, enlever des documents du tiroir secret de son bureau ? S’assurer que Joséphine n’avait pas laissé de lettres compromettantes qui allaient nécessairement tomber dans l’escarcelle des alliés et de Louis XVIII.
— Mais que tu es prosaïque ! Je t’adore ! C’est évident. Aucun historien n’a jamais dit cela. Preuve de la force de l’amour dans l’historiographie.
— Je serais même plus précis. Joséphine et lui partageaient le grand secret, celui qu’il avait confié à l’Égypte, ou peut-être à Jaffa et au Levant. Il voulait vérifier que Joséphine n’avait rien écrit à ce sujet.
— Ou le contraire. Trouver une preuve, qu’elle aurait cachée, pour l’utiliser, comme une dernière arme, contre les alliés, contre Louis XVIII. Sortir le joker.
— Pas bête ça ! Et si elle était morte au moment où elle allait parler ? Lui aussi a le droit d’avoir peur d’être éliminé. Soit il s’empare d’une preuve de ce secret que nous ne connaissons pas, qui lui redonne le trône, qui menace directement les Bourbons et le tsar, soit il la détruit parce qu’il a peur d’y passer à son tour. Les Anglais, les Prussiens, les Russes ne lui feront pas de cadeau, il est en sursis. Ils l’expédient aussitôt après à Sainte-Hélène. »
Dans ce vieux café de Jaffa, où l’odeur de narguilé envahit tout, les joueurs de trictrac n’avaient pas autant entendu parler de Bonaparte depuis 1799. Wandrille trouve que la musique n’est pas mauvaise.
Pénélope, en chemin, depuis Le Caire, a interrogé beaucoup de ses amis qui sont allés à Tel-Aviv, ville qu’elle ne connaît pas. S’ils ont su lui parler des constructions Bauhaus, des boîtes de nuit et des plages où s’étalent les résultats de ce que les clubs de musculation du monde entier produisent de plus abouti, personne n’a pu répondre à une question simple : où se trouvait le lazaret des pestiférés ? Certains se souviennent d’une planche de bois découpée en forme de Bonaparte habillé en bleu et or, avec déjà son petit chapeau, quelque part dans la vieille ville.
Elle a dû téléphoner à Léonard, lui seul sait tout – d’autant plus qu’il étudie le tableau de Gros avant d’engager sa restauration. Le lazaret existe toujours sur le port, un peu transformé, mais on y retrouve encore les arcades de la cour intérieure. C’est l’actuelle église des Arméniens – la chapelle des malades a été respectée, elle sert aujourd’hui de lieu de culte pour une toute petite communauté. Léonard a fait promettre à Pénélope de lui envoyer des photos pour enrichir le dossier à la documentation du département des Peintures.
Sur place, il ne reste pas grand-chose, la porte est ouverte, aucun visiteur ne vient là. Le bâtiment a été transformé, beaucoup de pierres semblent toutes neuves. Il n’est pas facile de deviner à quoi ces lieux ressemblaient au temps de Bonaparte. Pénélope s’est assise sur un banc de bois, cherchant l’inspiration.
Sur sa tablette, Wandrille a une image du tableau. Il fait des zooms. Un des clochetons, pas très différent d’un minaret, semble exister encore, mais les créneaux n’ont plus la même forme. Tout a été lourdement refait et consolidé.
« Tu avais remarqué ces chiffres dans le tableau ? Sur la gauche, regarde, un des blessés a un bandeau sur lequel il est écrit 18, et derrière Bonaparte, à droite, cet autre, 32, bien lisible, en rouge.
— Arrête de voir des indices partout, ce sont des numéros de régiment.
— Mais pourquoi les avoir peints de manière si évidente ? Qu’est-ce que ça ajoute au sujet ?
— Tu crois que si je compte dix-huit pas à partir de la porte, si je continue à droite et que j’en fais trente-deux, et que je soulève la dalle qui est au sol…
— Ne te moque pas de moi. Si Gros a peint ces numéros de manière lisible, c’est qu’il avait une intention. On y est, à Jaffa, quand on regarde ce tableau ! Mais nous risquons de décevoir Mme Vanhuyssum. Je doute que nous lui rapportions quoi que ce soit. Tout a été décapé, lavé, enjolivé, c’est la plus impeccable des églises arméniennes de toute la chrétienté. »
Wandrille qui a levé la tête de sa tablette reconnaît la silhouette qui sort du lazaret : un baroudeur en cravate, Sébastiani. Est-il possible qu’il les ait suivis ? Qu’il soit arrivé à Jaffa un peu avant eux ? Il y a bien quelqu’un qui a fait cambrioler le Tau, qui possède la bague égyptienne, qui cherche lui aussi le secret. Le temps de courir dans sa direction, plus personne…
« J’ai fait débrancher le système d’alarme dans cette partie du musée Condé pour qu’on puisse être tranquilles, vous êtes comme chez vous. Je sais qu’il y a une grosse manifestation à Beauvais, toujours les bottes vertes. Je souhaite de tout cœur qu’ils arrivent jusqu’ici, nous sommes un petit Louvre après tout, mais j’en doute » : Graville, prestidigitateur, sort une petite pince de sa poche, fait jouer le crochet de sécurité et décroche le tableau du mur. Il le retourne avec grandes précautions, secoue un peu la poussière qui s’est accumulée à l’arrière, sur le châssis. Il souffle et lit tout haut l’étiquette de papier jauni qui est collée sur le bois :
« “Pour mon cher Bouchard, en souvenir de ses exploits au 18e régiment d’infanterie, dans l’armée d’Orient, des 87 victimes de la peste du 32e, c’est grâce à ses récits et ses dessins que j’ai pu faire mon tableau, son ami, Gros.” Vous voyez comme cela nous parle, c’est de l’histoire présente ce tableautin, je ne suis pas surpris que vous vous soyez arrêtée devant, chère Viktoria-Eugénie, vous avez évidemment senti tout de suite ces ondes, ces blessés, ces hommes qui souffrent et qui nous parlent. On les entend crier sous le vernis. Bouchard a été un témoin oculaire : il était présent dans le lazaret quand le général Bonaparte est entré. J’ai bien compris au Louvre, devant le carton de la Joconde nue, que les arts étaient votre affaire… »
Léopoldine ne pensait pas son patron capable de tant de flagornerie, il faut qu’il y ait une importante donation en jeu pour repousser à ce point-là les frontières du snobisme. La princesse, habituée aux hommages, une plume de faisan à son chapeau, ne s’étonne de rien et rit de bon cœur.
Tous sont assis sur une des bornes capitonnées surmontées de pots japonais qui sont au milieu de la longue salle, une lumière un peu grise tombe des verrières. Graville se dit que si ses cousins le voyaient, ils seraient fiers de lui.
Le professeur Leduc, dans cette galerie de peintures, devant cet auditoire captivé par un autre, ne veut pas être en reste, il livre alors, n’y tenant plus, le résultat de ses analyses :
« Je vais publier bientôt un article révélant que l’ADN de Napoléon III et celui de Napoléon Ier appartiennent à deux personnes qui n’ont aucun lien familial. Il faut bien comprendre, chers amis, ce que cela veut dire. Je vous recommande pour l’instant la plus grande discrétion. Soit c’est la reine Hortense qui a fauté, et son fils Louis-Napoléon dont elle a su faire un empereur n’a rien à voir avec Louis Bonaparte, soit il faut remonter à la génération précédente, et accuser Mama Laetitia de n’avoir pas fabriqué Louis avec ce bon à rien de Charles Bonaparte, père de Joseph, de Napoléon, de Jérôme – qui a des descendants, vous le savez bien, jusqu’à aujourd’hui – et des autres. C’est évidemment la première solution qui est la plus vraisemblable, tromper son mari dans la petite cité d’Ajaccio à la fin du XVIIIe siècle, quand on occupe une position en vue, ne devait pas être si simple. Laetitia Bonaparte, née Ramolino, avait une réputation de matrone romaine au-dessus de tout soupçon.