— Tu m’accables. Tais-toi. Bouchard était un nullard.
— C’était un protégé de Monge, il était ami avec Dolomieu…
— C’est mieux ?
— Immense minéralogiste ! Tu crois que ces gens-là se seraient encombrés d’un incapable ? Il s’est évadé, il a réussi à trouver un bateau pour Marseille. Attends, ça me ramène à mon département des Peintures, on en parlait à la cantine, tu ne devines pas où il a été emprisonné ?
— Dans le tableau de Gros ! Je le sais très bien. Mais je m’en fiche. Léopoldine me bassine à ce sujet.
— Bien évidemment, elle a l’esquisse dans sa collection. Bouchard était à Jaffa, le fameux lazaret, qui a servi aux prisonniers.
— J’en viens. On a tout inspecté, rien.
— Il aurait pu attraper la peste ! Il s’en est sorti, Napoléon l’a fait chevalier de la Légion d’honneur, il a eu une jolie carrière dans le génie militaire, l’élite de l’armée, les ingénieurs qui construisaient des ponts et des routes, Louis XVIII l’a promu officier. C’est fou ces sites napoléoniens en ligne, ils ont déjà tout cherché et tout trouvé, tu tapes un nom…
— Pitié.
— Oh mais c’est très joli, ça. C’était sa chevalière ?
— Aucun intérêt, c’est de la broc ! »
Léonard se fige, sourit, se lève. Sur le pas de la porte du bureau, Wandrille apparaît :
« Tout était évident, mais c’est tellement difficile à croire. Léopoldine n’arrivait pas à te joindre. Elle m’a appelé. Je lui ai fait raconter calmement les faits. Elle en a été capable. Tu veux connaître le grand secret ? Léonard, ne bouge pas, ça peut t’intéresser toi aussi. Je viens juste faire une vérification. Ces épaulettes, cette pipe, c’est ça la boîte Bouchard dont tu m’as parlé ? Tu l’as prise avec toi dans ton bureau. C’est parfait. Tu as trouvé toi aussi ?
— Non.
— On va gagner du temps. Pourquoi cet homme honnête et intéressant a-t-il envoyé au Louvre tout ce bric-à-brac ? Il doit l’avoir écrit quelque part. Vous permettez ?
— C’est un don de son fils, tu es à côté de la plaque », dit Pénélope entre ses dents.
Wandrille se penche sur le carton. Il y a, dans le fond, des papiers, qui auraient pu être versés aux archives : une lettre du fils Bouchard au directeur des Musées, accompagnant son legs, et surtout une missive sur un lourd papier filigrané, ornée de majuscules superbes, adressée à l’impératrice Eugénie – qui n’a jamais dû la lire et qui n’a peut-être pas été envoyée. Elle est en date du 4 septembre 1870, le jour même de la proclamation de la république après le désastre de Sedan :
« Madame,
Le voyage en Égypte auquel Votre Majesté m’a fait l’immense honneur de me convier pour l’inauguration du canal m’a donné à réfléchir. J’ai repris les papiers et les souvenirs de mon père. Il avait tant de regrets d’avoir laissé échapper cette pierre de Rosette qu’il avait découverte. Il était si convaincu qu’elle était d’un intérêt majeur et qu’elle contenait la clef du déchiffrement des hiéroglyphes qu’il en avait fait faire plusieurs estampages sur de grandes feuilles avec du charbon, ces reproductions qui furent si utiles à Champollion. J’ai réuni tout ce qu’il avait avec lui durant la campagne d’Égypte puis en Syrie et Palestine. Ce ne sont que de menus objets, mais ils pourront peut-être intéresser les curieux d’histoire… »
Le fils de Bouchard, explique Wandrille, sait parfaitement, quand il écrit cela, ce qu’il est en train d’accomplir. Il envoie à l’impératrice le talisman de Bonaparte que son père est allé prendre dans le lazaret de Jaffa. Pénélope relève la tête.
Le père de Bouchard avait reçu l’ordre du général de couvrir de mortier le mur du fond de la chapelle. Il a dû inspecter les pierres descellées, intrigué par cette urgence étonnante en pleine épidémie. Il a volé l’objet. Il a fui avant qu’on ne donne à tout le monde cette médication fatale. Hors de l’antre de la contagion, il est arrivé à guérir. Toute sa vie il a gardé à son doigt l’anneau qui lui avait porté bonheur, qui n’avait rien d’égyptien, la bague qui certifiait ce que Joséphine et Talleyrand avaient appris à Bonaparte un peu avant son départ concernant un certain Charles de Flahaut.
« Je suis juste venu vérifier jusqu’à quel point cette chevalière révèle précisément les choses. Je suis convaincu qu’il s’agit d’une autre pierre de Rosette. Tu permets, Péné ? Ça sera ta prochaine exposition si j’ai raison… Mais d’abord, tu veux que je te dise comment j’ai compris ? Charles de Flahaut est né, son brevet de la Légion d’honneur, consultable en ligne sur la base Léonore des Archives nationales en témoigne, tu vois que j’ai les bonnes méthodes des chercheurs d’aujourd’hui, le 21 avril 1785. Qui d’autre est né en 1785, déclaré le 27 mars ? Je t’aide, c’était à Versailles.
— Non !
— Louis, duc de Normandie, dauphin de France, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Confirmation par l’ADN, des deux côtés, Bourbons et Habsbourg, certifié par Gérard Leduc, et confirmé à nouveau dans un instant grâce à cette bague qui est sous tes yeux depuis le début de cette histoire et que tu n’as pas su regarder. Le comte de Flahaut, père du duc de Morny, qu’on pouvait prendre aussi sous le Second Empire pour le vrai père de Napoléon III, et Louis XVII, que l’histoire officielle fait mourir prisonnier dans le donjon du Temple en 1795, sont une seule et même personne. »
39
Un talisman qui se dévisse
Wandrille fait jouer la bague dans la lumière. Elle est trop lourde, trop grosse, l’écu qui a été gravé sur la cornaline semble maladroit et le dessin des armoiries du capitaine Bouchard, tout colonel qu’il était devenu, a l’air flou.
Pénélope avait cru en y jetant un coup d’œil agacé que c’était une forgerie malhabile, un travail exécuté à moindre coût par un mauvais orfèvre, une chevalière de bazar. Elle veut regarder mieux, Wandrille ne lâche pas l’objet. Il l’observe par transparence, plisse des yeux, puis le pose sur la table.
Maintenant l’anneau entre le pouce et l’index de sa main droite, il en dévisse la partie supérieure, qui s’ouvre. S’échappent trois minces feuilles de cornaline, superposées.
La première, celle qui était visible, ce sont trois canards, les armes toutes bêtes qu’un officier en province peut arborer. Wandrille affiche sur l’écran de l’ordinateur les armoiries du comte de Flahaut de La Billarderie : elles correspondent.
Il va chercher ensuite l’image du tombeau Morny du Père-Lachaise : même dessin exactement, enrichi d’une bordure avec des aigles et des dauphins – les armes du père sont passées au fils, qui s’est chargé de les améliorer un peu, à moins que l’idée ne vienne de la chancellerie impériale. Wandrille, content de son numéro, assène : « Des aigles et des dauphins, hein ? »
La deuxième pierre orange finement gravée, d’une épaisseur infime – en modifiant l’ordre de superposition des trois ovales, le détenteur pouvait sceller avec trois emblèmes différents –, révèle de petits lions.
Wandrille affiche une image, et la description : « De gueules à trois lionceaux d’or », c’est-à-dire trois petits fauves jaunes sur un fond rouge : Talleyrand-Périgord, mais avant qu’on ne surcharge la composition avec tous les attributs des charges que le plus illustre possesseur de ce nom occupa. Ce sont ses armoiries de base, celles de Talleyrand avant l’Empire.
« Alors-là tu m’impressionnes, comment as-tu fait pour les identifier ? Il y a un Shazam de l’héraldique, une application ? Comme pour les chansons ? Tu mets les armoiries devant ton téléphone et ça te sort un nom ? Il y a bien un Shazam des plantes et des champignons…