— Pénélope, tu es inculte. C’est aussi connu, les armes des Talleyrand, que le cartouche de Ramsès II, aussi immanquable qu’une bague au nom de Néfertiti. Je t’emmènerai visiter Valençay, il y a des lionceaux Talleyrand-Périgord partout dans le château. C’était facile. Culture générale. Abracadabra, troisième feuille de cornaline ? Tu as deviné ? Toi aussi, Léonard ? Ces trois écus sont similaires dans la simplicité de la composition, on peut les empiler comme l’a fait l’orfèvre qui a fabriqué cette chevalière : un fond uni et trois éléments meublants, deux en haut, un en bas, on dit “en chef” et “en pointe”, mais je vous passe les détails. L’anneau a été fabriqué, et il n’est pas difficile de deviner qui a pu avoir eu l’idée de ce petit système, pour que celui qui le trouve fasse le lien entre Flahaut, Talleyrand, c’est lui, bien sûr, le concepteur, qui se fait passer pour le père de celui-ci et…
— “D’azur à trois fleurs de lys d’or”, celui qui a par sa naissance le droit de porter les pleines armes des rois de France. »
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Où la princesse de Salerne décide de changer de vie
« Il fallait que je sache. J’ai fait faire le test. Gérard Leduc est honnête, il m’a juré qu’il n’en parlerait à personne. Je lui ai donné à expertiser la brosse à dents de mon mari.
— Et alors ?
— Je lui ai dit en substance : “Voici son empreinte génétique. C’est de la salive, contentez-vous de ça, je serais bien en peine, au bout de tant d’années de mariage, de vous fournir autre chose. J’ai maintenant soixante-six ans. Je veux savoir.” Savoir si je suis une vraie princesse. Il m’a envoyé le résultat le lendemain. Leopoldo est un rien du tout. Je le savais, au fond, depuis toujours. Je le plaque. J’ai engagé la procédure de divorce. À l’amiable, je me suis trompée, n’en parlons plus. Je ne suis pas faite pour une couronne, mon père me l’avait dit. L’ambassadeur Acattabrigha, toujours timoré, me supplie de réfléchir, c’est tout vu. J’ai le temps de refaire ma vie, je vais voyager, mes filles sont grandes, je reprends mon nom de jeune fille du peuple et ce qui reste de ma fortune, qu’il n’a pas mangée complètement. J’ai été soulagée qu’on me dise la vérité. Leduc a été sport. Je vous en parle très librement, je ne vous connais pas beaucoup mais je sens bien que vous êtes un véritable ami. Notre Graville de Chantilly a ouvert devant moi le médaillon qui contient les cheveux coupés sur le lit de mort de la duchesse d’Aumale née princesse de Salerne : aucun rapport avec Leopoldo. On a testé aussi les cheveux de son père à elle, aucune séquence commune là non plus. Tout était du pur flan. Les Salerne sont censés être des cadets des Bourbons, rien à voir avec eux, déconfiture générale, j’ai été trompée sur toute la ligne. Cela a coïncidé avec les lettres que vous avez retrouvées et que je vous ai achetées, qui racontent l’invasion de notre principauté par les Français. Tout cela est passionnant. Déjà à cette époque les Salerne comptaient pour rien. Le véritable héros, dans cette affaire, j’ai mis du temps à pouvoir le dire, c’est Napoléon. Les écailles me sont tombées des yeux.
— Alors là je vais pouvoir vous montrer des choses qui vous intéresseront. Venez vite.
— Graville m’a dit cela aussi. Je l’aime bien, c’est grâce à lui au fond que nous nous sommes croisés vous et moi, vous auriez vu sa tête quand les bottes vertes de Beauvais sont arrivées sous les grilles de Chantilly. Il avait tout fait boucler. Ces pauvres agriculteurs, des forestiers je pense, n’étaient pas plus d’une quinzaine. Ils avaient fait une pancarte avec la Joconde nue et “Mona, exploitante, en fin de mois” écrit en travers. Il a bien ri. Il a même dit que c’était sa faute, qu’il avait fait trop de publicité au sujet de ce dessin. Vous avez le même humour tous les deux, les deux cousins. Quand je pense que je vais venir vous voir, je me dis que j’ai de la chance, j’ai pris mon billet pour Ajaccio, le soleil me fera du bien, je suis si heureuse de vous connaître, cher Giandomenico. »
ÉPILOGUE
Le palais de la Punta
« Mes valets de pied arrivent enfin de Babylone, coiffés de plumes… C’est moi l’oie du Caire !
— Et moi le fiancé trompé. »
Un sphinx de granit regarde la baie d’Ajaccio. Giandomenico Sébastiani s’est demandé pendant des jours s’il ne devait pas quitter sa bergerie en forme de palace classé monument historique. Il travaille à un faux petit chapeau de chez Poupard, le plus beau de sa carrière, avec tous les papiers qui lui donnent un pedigree inattaquable, de quoi financer sa retraite.
Il n’a pas eu le courage de détruire la relique égyptienne, l’inutile larcin, il vient de la mettre à la poste à l’adresse de l’administrateur du palais du Tau. Tout en gants blancs, pas d’empreintes, ça fera une jolie surprise – et un beau récit quand ce haut fonctionnaire zélé, qui ainsi sauvera sa tête, racontera l’ouverture du pli à son collègue Graville, à la pizzeria des reines de France.
Quinze jours après ces révélations au Louvre, Pénélope et Wandrille débarquent à Ajaccio, à l’aéroport Napoléon-Bonaparte. Wandrille n’a pas pu oublier l’homme aperçu à Jaffa. L’homme qui avait reçu si bon accueil à la conservation du musée du Caire. Il a demandé à son père de s’informer et le ministre a appelé directement le préfet de Corse. La fiche des renseignements généraux « Giandomenico Sébastiani » est accablante : recel d’œuvres d’art volées, fabrication de pièces historiques et de documents susceptibles d’aider à les authentifier, malversations, contacts nombreux avec les réseaux belges du grand banditisme, implantation locale habituelle dans l’île avec les pires fréquentations aux yeux du représentant du gouvernement. Il y avait même, en fin de page, une localisation précise : la Punta.
La gendarmerie de l’île préfère manifestement garder un potentiel suspect sous la main dans les salons du château de la Punta plutôt que de le savoir en cavale. Sébastiani appartient au groupe des vieux serviteurs de la famille Pozzo di Borgo, dix générations de loyaux régisseurs, dévoués aux rivaux des Bonaparte depuis le XVIIIe siècle. On le laisse fumer ses cigarillos devant la baie.
Au commencement, avant la Révolution, Pascal Paoli avait deux protégés, Buonaparte et Pozzo. Ils ne tardèrent pas à se haïr, à former deux clans et toute l’histoire européenne du XIXe siècle peut se résumer à une large vendetta entre ces deux familles, l’une française, l’autre anglo-russe, de champs de bataille en conférences diplomatiques. En apparence, les Bonaparte l’ont emporté haut la main, mais c’est oublier la Punta. Ce château délirant par son architecture et son emplacement est le triomphe final des Pozzo. Quand les Tuileries ont brûlé, parce que les insurgés de la Commune ne voyaient dans ce monument que la demeure de Napoléon III, la République, après avoir un peu hésité, a démoli et vendu les pierres. Le duc Pozzo di Borgo a acheté les éléments les plus beaux et a fait remonter les façades en Corse, sur ses terres ancestrales, au-dessus d’Ajaccio. Le palais des adversaires devenait le leur, mais en plus beau, avec la mer en face et le ciel bleu. Wandrille se lance pour Pénélope dans une brillante explication où il compare ce déplacement de monument scié en morceaux au déménagement des temples d’Abou Simbel, de Philae et des environs au XXe siècle, au transfert au Louvre d’une église de Baouît et à la reconstruction du temple de Dendour à New York sous une verrière donnant sur Central Park.