Le duc Pozzo di Borgo a dessiné lui-même pour l’intérieur de cette carcasse historique une grande salle à manger Renaissance, un salon rococo, une bibliothèque Empire, un résumé de l’histoire de France, pièce par pièce, mais à la gloire de sa famille, présente à toutes les époques sous forme de statues et de portraits peints. Autour, une vaste forêt, où jusque dans l’entre-deux-guerres on chassait à courre les pauvres sangliers, en habit rouge et avec une meute.
La famille Pozzo s’occupa longtemps de ce joyau – qui finit par flamber une seconde fois en 1978, sans que personne ose imaginer qu’il pouvait s’agir d’une revanche du clan Bonaparte. Les Pozzo offrirent le domaine à la Corse, qui depuis en semble embarrassée. En attendant des travaux qui ne commencent jamais, l’accès est barré et le lieu fermé, sans grande surveillance malgré tout. Il n’y a rien à voler dans ce château absurde, magnifique et vide – une planque idéale.
Wandrille, fier de son enquête, sait que c’est là qu’ils trouveront leur adversaire. Quand il a raconté tout cela à Pénélope, elle a crié tout de suite : « On y va. » Et les voici, attendant leurs bagages, une valise Goyard trop voyante et un vieil Eastpak amoché, devant le tapis déroulant qui s’agrémente d’une publicité sur un grand panneau lumineux pour la dernière exposition du palais Fesch, le musée des Beaux-Arts, « Vrai ou faux ? Le primitif italien était presque parfait ».
« Si on établit la liste de ceux qui savaient, avant nous, elle est assez brève. Je prépare un livre qui va être une bombe.
— Épargne-moi, Wandrille, s’il te plaît.
— Pour que le pauvre dauphin, le petit Louis XVII, devant qui sa mère s’était inclinée le 21 janvier 1793 alors que la tête de son père tombait sur l’échafaud, puisse s’évader du Temple, il faut le bon moment. J’ai regardé de près, l’idéal est de le faire sortir dans un panier de linge ou autre entre l’exécution de Madame Élisabeth, sœur du roi, et la chute de Robespierre. Je pense que le jour de la fête de l’Être suprême, avec toute la foule réunie sur le Champ-de-Mars pour assister à cette mise en scène grandiose qui est un vrai sacre de Robespierre, il ne devait pas y avoir grand monde en faction du côté du vieux donjon.
— Tu imagines.
— De manière vraisemblable. Celui qui fait sortir le petit prisonnier, otage de la Nation, c’est Paul Barras, robespierriste tiède, qui présidera peu après à l’arrestation du dictateur, en thermidor. Pour l’heure, il met de côté un atout maître pour négocier avec les royalistes, le roi selon le droit, ce garçon mal en point. Peu de temps après, c’est lui qui devient l’homme fort du pays, le maître du Directoire.
— Je vois. Il s’introduit au Temple avec sa maîtresse, ou du moins son égérie à ce moment-là, Joséphine. Elle s’émeut devant ce petit sur son grabat.
— Elle racontera tout ça, plus tard, à Bonaparte.
— Qui ne pleurera guère devant les tambours de Jaffa, qui avaient le même âge, et qu’il fera empoisonner.
— Pour sauver le reste de l’armée !
— Et donner à Gros l’occasion de peindre. Et l’enfant du Temple ?
— Barras ne peut pas garder l’évadé avec lui, c’est encore la Terreur, c’est bien trop dangereux. Il le confie à un célibataire.
— Un homme dont on ne parle pas encore beaucoup mais dont Joséphine et lui ont remarqué l’intelligence, Talleyrand-Périgord. Malin, il se garde bien de lui donner son nom, il fait croire qu’il s’agit du fils de Flahaut, raccourci en 1794, et de la romancière qui sera célèbre quelques années plus tard sous le nom de Madame de Souza, sa maîtresse d’alors. Il ne la met pas, bien sûr, dans le secret, il se contente de lui faire verser une bonne somme, qu’elle utilisera pour se marier. Ta valise arrive. On a réservé une voiture. Dans une heure on est à la Punta. »
Sébastiani défie les Bonaparte. Sans en parler à ses maîtres, les Pozzo, il a décidé d’accomplir enfin la vengeance des siècles. Il a fini par comprendre grâce à une alliée imprévue, Viktoria-Eugénie de Salerne. Ils se téléphonent tous les soirs. Après avoir écoulé, avec son frère et avec son fils, pendant des années, avec parfois la complicité débonnaire et passive de leur respectable cousin conservateur, des dizaines de reliques impériales aux trois quarts fausses, il s’apprête à faire surgir la vérité : Napoléon III usurpateur, Napoléon Ier manipulateur, cachant le rejeton de la vraie dynastie royale dans le néant de la troupe de ses aides de camp.
Beaucoup d’auteurs avaient rêvé de l’évasion de Louis XVII, qui semblait trop belle pour être vraie. Au XIXe siècle, de nombreux « faux dauphins » étaient apparus – la redécouverte, grâce à Gérard Leduc et quelques autres, en 2004, d’une relique dite du cœur de Louis XVII avait semblé clore l’histoire. On l’avait portée en procession à Saint-Denis. Quelques commentateurs avaient dit : l’ADN est celui de Louis XVI et de Marie-Antoinette, c’est incontestable, mais cela pourrait tout aussi bien être un reste du premier dauphin, mort en 1789 – qui avait donc lui aussi sa place dans la vieille basilique, avec les tombeaux des rois.
L’affaire Flahaut allait constituer un considérable rebondissement. Pour que Sébastiani puisse en parler il ne faudrait pas que la police s’avise qu’il est à l’origine du cambriolage de Reims. Son cousin le lui a dit : se faire oublier, laisser encore un peu refroidir le plat épicé de la vengeance. Giandomenico va partir. Le faux petit chapeau va lui permettre de s’installer loin. Il aura un autre nom, un petit commerce d’antiquités plus ou moins légales mais, entre-temps, il aura publié son livre…
Sur la route, à la sortie d’Ajaccio, le directeur du département des Peintures du Louvre appelle Pénélope :
« Tu veux des nouvelles ? Géraldine Lalouette est reconduite pour un second mandat, la présidente va même être décorée, on pavoise. La princesse de Salerne, tu sais qu’elle vient de divorcer, c’était dans Point de vue, a fait savoir qu’elle n’allait pas nous donner son Botticelli. Elle quitte Paris, elle veut l’offrir au musée Condé de Chantilly, une toquade.
— Elle est folle, Léonard, te voici trahi !
— Pas vraiment. Le tableau est quand même passé ce matin, à la demande de Mathieu Graville, par le Laboratoire des musées de France, procédure normale avant l’acceptation d’un don de cette importance : il était faux. Un Botticelli de la période fasciste, on a daté les pigments, ça a pris moins de cinq minutes. Ça m’a rappelé cette vieille plaisanterie de l’Italie de l’entre-deux-guerres, le télégramme du restaurateur à son mécène : “Gratté Botticelli, trouvé Mussolini. Gratté Mussolini, trouvé Botticelli. Dois-je continuer ?” Côté Joconde, tout va pour le mieux, on lui cherche un cadre sobre de remplacement le temps de notre exposition sur le mécénat de Martine de Béhague. Il y figurera dans une vitrine centrale. Toi qui l’aimes tant, ce cadre ! Tu admireras ma délicatesse j’espère : le jeune chercheur plutôt brillant à qui j’ai confié le commissariat, je n’arrive jamais à retenir son nom, s’est aussi chargé de te débarrasser de Diane. Ils ont l’air très amoureux, il me l’a présentée hier. J’ai fait celui qui ne savait rien, tu penses. Vous essayerez de ne pas venir à la même heure au vernissage. Je file à une réunion. Racontez-moi tout ce que vous allez trouver, les amis, si vous revenez vivants de la Punta. »