Elle l’attend. Elle a acheté pour lui un joli petit magasin bien situé, à l’entrée du grand souk de Khân al-Khalili. Avec son vrai prénom d’autrefois, Veronica, elle a l’impression de retrouver la jeune fille qu’elle était, lors de son premier voyage en Égypte avec ses parents. Ils avaient visité ce grand marché, elle avait été séduite. Elle s’était dit que ce serait la belle vie, devenir une des rares femmes vendeuses de cet endroit, résister au marchandage, faire des rabais à ceux qui ont une bonne tête, plumer les Allemands… Viktoria-Eugénie appartient au passé. Veronica est amoureuse. Il arrive bientôt, avec des malles d’objets, il a aussi racheté au Caire le fonds d’un vendeur égyptien en délicatesse avec les autorités, qui fabrique des statuettes et des bijoux antiques presque aussi beaux que les vrais. Quand on voit la nullité de la concurrence, ils ne vont pas avoir de mal à faire fortune. Ils vont vivre heureux ici, lui passera pour un Italien et ils diront à tout le quartier qu’ils se sont mariés il y a quarante ans. Le mois prochain, elle a déjà pris les billets, grande croisière sur le Nil, un nouveau voyage de noces. Elle va lui en faire la surprise.
Wandrille gare sa voiture dans le tournant du chemin, non loin du panneau qui interdit de franchir la barrière. Le château est face à eux.
« Quand on pense que chaque bloc de pierre a dû monter jusque-là, dans des charrettes, à dos de mulets…
— Un monument d’orgueil.
— Tu crois, Péné, que l’impératrice Eugénie a vu ça ?
— Elle n’est jamais revenue en Corse. Dans ses croisières en Méditerranée, sur son yacht, pour aller en Grèce, elle contournait l’île. Elle avait vu mourir son mari, son fils, son cher Morny en premier. Elle n’aurait pas supporté les Tuileries remontées à Ajaccio. Elle est retournée en Égypte, on l’a vue se promener dans des mosquées du Caire, elle est allée à l’île d’Elbe voir la maison du premier exil de Napoléon, elle est revenue à Malmaison, à Fontainebleau, elle a résidé au milieu de ses souvenirs, cherchant peut-être encore et toujours une preuve, à Arenenberg. Quand les souverains étrangers venaient la voir, était-ce parce qu’on disait qu’elle était la dernière à savoir certaines choses ? Sur son bateau, le Thistle, au large de Palerme, elle a vu arriver une chaloupe avec le duc d’Aumale à son bord, elle avait eu aussi la visite inopinée et peu délicate du Kaiser d’Allemagne, j’ai retrouvé de nombreux témoignages de ces anecdotes. On a envie de leur donner une signification.
— Morny était bien un simple demi-frère, et pas un frère de son mari, je peux le parier. Il est probable, en l’état actuel des recherches, que Napoléon III ait été réellement le fils de Louis Bonaparte, et s’il n’a pas l’ADN de son oncle, c’est du côté des amours de Laetitia qu’il va falloir chercher…
— Les Corses vont nous descendre. Tu es folle. On ne doit pas toucher à Madame Mère.
— On ne leur dira pas tout de suite ! Que savait Eugénie ? Royaliste, elle pouvait penser que son mari était le petit-fils de Louis XVI, elle n’était pas la femme d’un usurpateur, d’un comploteur qui avait réussi, de l’homme du coup d’État, elle était l’épouse du monarque légitime. Elle adorait Morny, elle suivait la carrière de Flahaut, qui restait discret mais demeurait présent : elle était impératrice aux yeux de tous, mais avait dû se persuader qu’elle était peut-être une reine de France, qu’elle réincarnait son idole, Marie-Antoinette.
— Les plus puissants, ce sont les bâtards.
— Talleyrand a revécu quant à lui, à travers cet enfant spolié de son droit d’aînesse, ce maigre rejeton que lui confient Barras et Joséphine, ce qu’il a lui-même subi quand sa famille l’a orienté vers la carrière ecclésiastique sous prétexte qu’il boitait. Il le sauve, ce petit dauphin, mais pour le priver de son droit à la succession au trône. C’est sa vengeance contre la maison de Bourbon.
— Mais pourquoi ?
— Dynastie rivale, là aussi ! À Noyon, en 987, c’est dans tous les vieux livres d’histoire, lors de l’élection du premier souverain de la dynastie, Adalbert Ier comte de la Marche et de Périgord lance à Hugues Capet : “Qui t’a fait roi ?” Périgord aurait pu tout autant être l’élu. Ses héritiers se le racontent le soir à la veillée.
— Adalbert de Périgord, c’était vraiment l’aïeul de Talleyrand ? Je vais appeler Leduc, moi tu sais, je ne crois plus à rien…
— Au moins autant qu’Hugues Capet était l’ancêtre de Louis XVI, à qui les révolutionnaires avaient redonné ce patronyme, et de Louis XVIII, qui disait perfidement, car il était très au courant de la querelle : “M. de Talleyrand ne se trompe que d’une lettre, il est du Périgord et non de Périgord…”
— Et le jeune Flahaut, puisque c’est le nom qu’il prend, il ne se révolte pas ? Si c’est lui le roi, et s’il le sait, il pourrait se manifester, avoir envie d’être reconnu.
— Après ce qu’il a subi dans la prison du Temple, peut-être pas. Le testament de Louis XVI contient cette phrase, que les royalistes du XIXe siècle lui reprochaient : “Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir roi…” Ce malheur, l’enfant qu’on a traité comme un chien au Temple, devenu adulte, n’en veut à aucun prix. Son père en écrivant cela lui fait comprendre qu’il vaut mieux fuir la couronne et les charges. L’État ce ne sera pas lui. Il ne veut rien, trop content d’avoir eu la vie sauve. Talleyrand le tient en réserve, il l’aide à grandir, il en fait le fils qu’il aurait aimé avoir. Il le regarde monter à cheval, collectionner les femmes, gagner au jeu. C’est son arme secrète et il la prête à Bonaparte. Si les Bourbons reviennent, “le général” sera le seul à savoir, avec Joséphine et lui, que Louis XVIII usurpe le trône tant que son neveu est vivant. Louis XVIII, à la surprise de tous, fait donc de cet homme de Napoléon un ministre, un prince qui garde tous ses titres d’Empire, un ambassadeur, un président du Conseil – mais jamais un “duc de Périgord”. Talleyrand le tient.
— C’est cohérent. Flahaut, le jeune homme choyé par Talleyrand, par Joséphine, par l’empereur Napoléon, couvert d’honneurs, d’argent et de conquêtes, est bien plus heureux dans son rôle de jeune premier d’opérette que placé sur un trône où il risquerait le retour au cachot et la guillotine. Sous la Restauration, il se fait oublier avec soin tandis que Talleyrand gouverne et reçoit des sommes colossales.
— Mais Napoléon, vaincu, pourquoi ne révèle-t-il pas le grand secret ? S’il sort de son bicorne la carte Flahaut, Louis XVIII tombe.
— Pour mettre sur le trône un homme qui ne veut pas s’y asseoir et qu’on a éduqué dans l’idée que “devenir roi” est le plus grand des malheurs ? Et puis Napoléon vaincu, à cette époque, n’a aucune preuve entre les mains, il a scellé lui-même dans la chapelle du lazaret de Jaffa le seul indice de ce qu’il pourrait affirmer, et même alors, qui le croirait ? Joséphine, elle, a assisté à tout, elle a vu sortir l’enfant couvert de vermine et rongé par la maladie, elle seule peut témoigner, donner des détails au sujet de la prison du Temple.
— Elle meurt juste à ce moment-là.
— Quand le bruit se répand qu’elle s’est éteinte brutalement après une visite du tsar, Napoléon comprend que le prochain qui sera empoisonné, ce sera lui. Le secret est trop dangereux en 1814. Après Waterloo, avant de s’embarquer pour son dernier exil, il passe quand même au crible Malmaison, pour savoir si elle n’aurait pas laissé une lettre, un récit écrit. Il ne trouve rien, bien sûr, et quitte les lieux au petit matin, désespéré. Il s’embarque pour Sainte-Hélène sans avoir revu le comte de Flahaut, que personne n’arrive à trouver et qui évite de se montrer.