— Napoléon III le sort de sa retraite, le transforme en ambassadeur, lui donne une charge qui en fait une autorité morale supérieure, grand chancelier de l’ordre de la Légion d’honneur. Un portrait de lui datant de cette époque permet d’imaginer à quoi aurait ressemblé Louis XVI devenu vieux, c’est frappant. Le roi n’était-il pas, dans la conception médiévale, source des honneurs ? Napoléon III pense-t-il que cet homme a des chances d’être son père ? Que Talleyrand a caché la dynastie des Bourbons sous le nom de Bonaparte ? Eugénie s’enthousiasme, part pour le Nil, sans arriver à rapporter de ce voyage la preuve de ce tour de passe-passe…
— Elle est la seule, avec Napoléon III, qui se rappelle à cette date que Bonaparte, incertain de son avenir, avait profité de son aventure égyptienne pour sceller loin de France le document d’or et de cornaline qui atteste de cette incroyable histoire.
— Sans jamais savoir qu’un certain Bouchard avait ramassé la mise, et n’en avait rien fait. Pas plus que, détenteur des estampages de l’inscription qu’il avait trouvée à Rosette, il n’était parvenu à déchiffrer les écritures égyptiennes. Tout a fini dans une boîte en haut du placard de Mme Vanhuyssum, avec une pipe et une paire de bretelles. »
L’intérieur de la Punta est un décor de film : les flammes du XXe siècle ont léché les meubles et les rideaux, mais en laissant en place des broderies, des chaises à moitié consumées…. Le dernier palais du dernier empereur, déplacé, passé d’une famille à une autre, comme la couronne, est en déshérence.
À l’étage, quelques pièces semblent encore en bon état. La bibliothèque n’a plus de livres, sauf sur la fausse porte du fond garnie de dos de reliures découpées : les volumes de la Description de l’Égypte, grande entreprise savante lancée par Vivant Denon – une facétie des Pozzo. Pendant que Pénélope s’extasie, Wandrille renifle tout de suite une bouteille de whisky ouverte, un cigare écrasé.
« Sébastiani était là ce matin encore, ou peut-être il y a une heure, mais il a filé. Bien installé notre ennemi ! Il a été gentil de ne pas nous tirer dessus à Jaffa…
— Il n’avait sans doute pas son arme. Il est surtout délicat de ne pas nous attendre derrière cette porte avec un flingue. Je viens de vérifier. On ne représente rien pour lui, ce qu’il voulait, nous l’avons trouvé et c’est au Louvre, hors de sa portée. On ne va pas non plus se donner trop de mal pour un malfrat en fuite, les autorités ont tout pour le coincer et ça ne va pas tarder. Regarde un peu les papiers, les tiroirs…
— Pas une feuille, pas une enveloppe, tout a été vidé. »
Wandrille, en se penchant par la fenêtre, remarque un tas noirâtre, au bout de la pelouse, à l’arrière du château. Ils redescendent, devinant qu’ils allaient trouver là le résidu d’un troisième incendie : les preuves calcinées de toutes les dernières ventes de fausses reliques et des recherches menées par Sébastiani dans sa coupable industrie. Tant mieux pour les collectionneurs parisiens et pour les commissaires-priseurs, le marché de la napoléonerie aura encore de beaux jours devant lui.
Au même instant, à l’aéroport d’Ajaccio, un avion s’envole pour Genève : aucun vol direct ne relie la Corse à l’Égypte. Sébastiani part retrouver celle qui désormais se cache sous un nom d’emprunt – tout simplement son véritable nom –, la femme qu’il aime depuis peu mais avec passion et avec laquelle il entend bien refaire fortune. Personne, dans les années à venir, n’entendra plus parler de la princesse de Salerne. D’ici quelques heures, Giandomenico la serrera dans ses bras.
Pénélope et Wandrille eurent alors, au même instant, la même certitude : ils étaient réunis devant le plus beau paysage du monde. Un jour il y aurait là un téléphérique comme à Rio il y a le petit train rouge du Corcovado : Napoléon VI ou VII l’aurait fait construire, si l’Empire avait continué, avec une statue colossale du Petit Caporal étendant ses bras, vers l’Égypte et vers l’Angleterre.
« Diane a été une erreur, tu sais.
— Tu avais envie d’un enfant ?
— Je pense qu’il faudrait en avoir l’idée devant un beau paysage.
— On a tout alors. Allons-y », dit Pénélope – en s’allongeant dans l’herbe tendre.
Précisions historiques et et remerciements
Comme dans les volumes précédents des enquêtes de Pénélope et Wandrille, tous les personnages sont imaginaires : ni au Louvre, ni à l’ambassade d’Italie, ni au musée Condé de Chantilly, ni à Reims au palais du Tau, ni en Égypte, ni ailleurs les personnages qui, dans ce roman, occupent d’éminentes fonctions ne s’inspirent de la réalité – et le système de protection de la Joconde, aperçu de loin par Pénélope, n’a semble-t-il rien à voir avec celui qui existe réellement…
Au sujet du site de Baouît, auquel le Louvre a dédié la magnifique salle décrite dans ce roman, les publications anciennes demeurent fondamentales :
Jean Clédat, « Le monastère et la nécropole de Baouît », Mémoires publiés par les membres de l’Institut français d’archéologie orientale, no XII, 1 et 2, 1904, et « Le monastère et la nécropole de Baouît », ibid., no XXXIX, 1916.
Deux petits volumes sont parus, qui font le point des découvertes et de ce que conserve le Louvre : Dominique Bénazeth, Baouît : une église copte au Louvre, Musée du Louvre éditions, collection « Solo », no 18, 2002, et Marie-Hélène Rutschowscaya, Le Christ et l’abbé Ména, Musée du Louvre éditions, collection « Solo », no 11, 1998.
Les travaux scientifiques se poursuivent, au rythme des nouveaux chantiers annuels lancés depuis 2003, comme en témoigne l’article de Dominique Bénazeth et Thomasz Herbich, « Le kôm de Baouît : étapes d’une cartographie », Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale, no 108, 2008. Une excellente synthèse est parue dans Grande Galerie, le Journal du Louvre, no 4, 2008 : Dominique Bénazeth, « Baouît, le monastère retrouvé », p. 84-89. Au sujet de la chapelle du mastaba d’Akhethetep et de sa restauration, on lira dans Grande Galerie, no 38, Vincent Rondot, « Pourquoi restaurer la chapelle d’Akhethetep ? », p. 56-61, et Christiane Ziegler, « À la recherche du mastaba perdu d’Akhethetep », p. 62-66.
Sur l’équipée lointaine du général Bonaparte, le livre de Jacques-Olivier Boudon, La Campagne d’Égypte, Belin, collection « Histoire », 2018, a le grand mérite de se fonder sur les témoignages de ceux qui y ont participé.
Pour raconter la triste aventure du dauphin fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, d’innombrables livres ont été écrits, le plus intéressant et le plus à jour est celui d’Hélène Becquet, Louis XVII, Perrin, collection « Biographies », 2017.
Pour le faire évader de sa prison de manière vraisemblable, on a eu recours au livre de Charles-Éloi Vial, La Famille royale au Temple, le remords de la Révolution (1792-1795), Perrin, 2018.