Face à Pénélope, posé sur deux pains de polystyrène, contre la grande plaque de métal gris qui obstrue un des deux accès de la Grande Galerie, un cadre vide, qu’elle reconnaît sans peine : le plus célèbre de tous et le moins regardé du monde, offert au musée par Martine de Béhague, mécène et collectionneuse du début du XXe siècle. Elle avait un goût parfait : cette bordure Renaissance a remplacé la baguette Empire qui entourait le chef-d’œuvre quand il était dans les petits appartements de Napoléon et que le tableau n’était pas encore devenu une icône.
« Fascinant, n’est-ce pas ? N’importe quel conservateur non prévenu aurait une attaque en voyant ça : le cadre de la Joconde sans Joconde à l’intérieur !
— Léonard, arrête de te faire des frayeurs.
— Si tu savais, tu ne crois pas si bien dire… On le contrôle aussi, on vérifie qu’il n’y a ni insectes ni attaques de champignons microscopiques.
— Ça existe, les “champignons microscopiques” ?
— Mais je crois bien. Hallucinogènes même ; les restaurateurs les fument, c’est délicieux. On va voir qui a été convié à assister au spectacle cette année. L’an passé, c’était la première dame, la présidente, sans son mari, mais avec bien sûr la présidente du musée. Voir la Joconde posée sur un chevalet à roulettes, ça fait partie des privilèges de la République. Mme Lalouette en use avec talent.
— Tu en connais beaucoup de ces privilèges artistiques ?
— Trois. Entrer dans la vraie grotte de Lascaux, voir la Joconde décadrée, et feuilleter l’original des Très Riches Heures du duc de Berry dans le coffre-fort de Chantilly.
— Je préférerais aller visiter la grotte Chauvet.
— Non, non, la visite à Lascaux c’est beaucoup plus Ve République. Mais le plus difficile des trois, c’est Chantilly, ça appartient à l’Institut de France, le président de la République, qui est pourtant le protecteur des académies, n’y a pas tout pouvoir…
— Toi Léonard, tu as vu les trois, j’en suis sûre.
— Mais oui ! Allez, viens, Mona, l’illustre incomprise, ta semblable, ta sœur, s’impatiente, elle t’attend. Elle ne parle que de toi depuis qu’elle a retrouvé l’air libre. Elle va faire la gueule si ça continue. »
Le fameux système de sécurité que personne n’a le droit de photographier occupe un mur entier. Il a pivoté et il est resté dans une position diagonale qui dévoile une batterie de diodes, de raccordements étranges, la cabine de pilotage d’un sous-marin lanceur d’engins.
En face, Les Noces de Cana de Véronèse tournent au papier peint : le Christ a beau changer l’eau en vin, son miracle n’intéresse guère. « Soixante-six mètres carrés, crie Léonard, à Paris c’est déjà pas mal, non ? »
Il fait rire tout le monde, même Pénélope, qui a déjà entendu la plaisanterie une dizaine de fois. Elle passe sa main derrière le verre de six centimètres d’épaisseur qui protège Mona Lisa, détaché de ce petit pan de mur qu’on a fait basculer.
Elle sursaute, on vient de lui donner une tape dans le dos, c’est le conservateur de Chantilly, justement, un vieux de la vieille qui la traite déjà en copine. Elle n’est plus si jeune, les crabes du milieu ont l’air de croire qu’elle a à peu près leur âge. Il lui prend la main et la glisse sous le verre :
« Un bon gros carreau en plus de celui du cadre, tu as vu les jolis reflets verts sur ta paume ? Du cul-de-bouteille ! Ils auraient dû mettre du verre cathédrale tant qu’ils y étaient ! Vous comprenez mieux ma petite Pénélope pourquoi personne n’aime les couleurs verdâtres de la Joconde ? J’allais vous tutoyer… Elle plaît en réalité de moins en moins. Ce tableau est le vrai problème de ce musée.
— Mathieu, je ne laisserai pas dire ça, il suffit que j’aie le dos tourné, interrompt le directeur des Peintures. Si vous reprenez les fadaises que les gens répandent sur Internet…
— Léonard, regardez la main de Pénélope, elle a des reflets saumâtres. Votre verre incassable n’est pas blanc ! C’est un comble. On trompe les gens.
— Effet d’optique, qui est très exactement corrigé par les lumières, ça a été étudié. Le public voit les couleurs de Léonard.
— Si vous le dites… »
Ce bon collègue à la mode d’autrefois, Mathieu Graville, au milieu de l’agitation des techniciens du laboratoire, était resté un peu sur le côté devant le Paradis de Tintoret et la pile des manteaux où il n’avait pas voulu enfouir son cachemire camel, plié sur une chaise à côté. Pénélope le connaît bien, le conservateur général des collections de Chantilly, une légende dans la profession, professeur d’histoire de l’art de la fin du Moyen Âge au Collège de France :
« Pour les Très Riches Heures, je suis le seul, avec Léopoldine, ma jeune adjointe, dont vous êtes l’amie je crois bien Pénélope, elle était venue vous voir à Bayeux m’a-t-elle dit, à avoir la clé du coffre… Mais si ça vous fait plaisir, je peux, avec la complicité de Léopoldine, vous arranger une visite, vous nous aviez tellement bien aidés dans l’affaire des faux meubles de Versailles, quand on a essayé de cloner notre commode de Riesener provenant des appartements de Louis XVI. Ou plutôt quand on prétendait que notre commode était fausse et celle qui venait de réapparaître à Versailles était la bonne, un comble !
— Louons la grande prudence du duc d’Aumale, quand il a créé le musée Condé dans votre château de Chantilly. Il avait bien précisé que rien, pas même cette commode, n’en sortirait jamais. Je me souviens, quelle affaire, juste après l’autre petit meuble qui s’était matérialisé dans le cabinet doré !
— Aumale savait pourtant parfaitement, à mon avis, en fils érudit du roi Louis-Philippe qui n’ignorait rien des traditions de l’ancienne cour, où elle se trouvait à Versailles. L’idée qu’elle puisse y revenir ne semble pas lui être venue. Désormais, c’est scellé, elle est dans mon musée pour l’éternité ! La commode est bonne et elle est chez nous. C’est comme ça. Ça s’appelle l’Histoire. En revanche, j’ai le droit de sortir un dessin de nos réserves et de l’apporter au Louvre le temps d’une matinée d’étude. Vous voulez voir ce que j’ai ici avec moi dans ma jolie boîte grise au pH neutre ? »
Comme un prestidigitateur sortant un lapin d’un chapeau, le vieux maître en vieux tweed, qui a toujours beaucoup d’allure dans ses vestes anglaises aux tons de feuilles mortes et de mare croupissante, ouvre un grand carton. Tout le monde s’est tu. Léonard s’est approché. Il fronce les sourcils. Cette fois il semble qu’on entende tout de même une rumeur à l’extérieur. Nul ne semble s’en apercevoir.
La salle des États, dédiée aux peintres de Venise, a grand air quand il n’y a personne, avec ce parquet fait pour des géants, ce mur vide, sur lequel Mona Lisa est exposée à la vénération des foules, tous les jours sauf le mardi. Le décor rend l’instant encore plus étrange.
Sur la table apparaît le dessin le plus célèbre des collections de Chantilly, celui que tout le monde connaît sous le nom de « Joconde nue » : the nude Mona prend la pose qu’elle a sur le tableau du Louvre, avec un sourire un peu différent mais indéfinissable, l’air de vouloir faire taire, en montrant ses seins, ceux qui prétendent qu’elle est un homme. Jamais la Joconde nue et la Joconde ne se sont trouvées l’une à côté de l’autre – sauf peut-être dans l’atelier du maître.