La confrontation va avoir lieu.
5
La confrontation
Géraldine Lalouette pense à Napoléon. La scène mythique de la rencontre de Laffrey. Elle met d’instinct sa main dans son gilet de cachemire mauve, acheté au temps béni où Old England existait encore sur le boulevard des Capucines.
Aujourd’hui, à Laffrey, sur la « route Napoléon », il y a une statue équestre. Napoléon avait débarqué de l’île d’Elbe, il progressait vers Paris.
Au bord d’un petit lac, il s’avance seul face aux soldats qui ont juré à Louis XVIII qu’ils allaient l’arrêter. Il n’a pas d’armes. Sa redingote est ouverte. Il joue son destin. Il leur parle : « S’il en est un parmi vous qui veuille tuer son empereur, me voici… »
Elle aurait dû en référer au préfet de police, le rappeler. Elle aurait dû appeler aussi le ministre de la Culture. Elle a estimé que les secondes comptaient. Les CRS vont être là pour l’aider très vite. À Laffrey, Napoléon ne les avait pas. Elle sait ce qu’elle doit faire. C’est à elle que le musée du Louvre a été confié. Son travail tient en un seul mot, qui désigne son métier : « conserver ».
Elle s’est précipitée dans les sous-sols, au niveau du Louvre médiéval, et les fondations de la tour de Charles V lui adressent au passage des ondes encourageantes venues des profondeurs du temps. Elle pense à Jacques Jaujard, son prédécesseur, sous l’Occupation. Il a fait lui aussi ce qu’il estimait être son devoir. Aujourd’hui, c’est son tour. Même devise : « Je conserverai. »
Elle les entend. Mais pas encore très fort, ils n’ont pas dû descendre jusqu’au sphinx de Ramsès II. S’ils n’y sont pas arrivés, alors qu’ils sont à côté, c’est qu’ils hésitent. Qu’ils ne savent plus quoi faire. Le Louvre commande le respect. La seule chose qu’il faut souhaiter c’est qu’il n’y ait pas de casseurs, de provocateurs.
Pas de réseau ici. Géraldine Lalouette range son téléphone dans la poche de sa veste, enlève ses boucles d’oreilles Pomellato, rajuste le badge qu’elle a autour du cou pour qu’il soit bien en évidence. C’est celui qu’elle porte le mardi, un badge rose, pas un badge de conservateur, celui des agents de surveillance. Elle le met toujours pour faire son tour des salles. C’est sa redingote grise à elle. Sans hésiter, elle monte les marches qui conduisent au rez-de-chaussée, la salle de la chapelle du mastaba d’Akhethetep.
6
Une si fragile petite planche de peuplier
Dans la salle des États, deux régisseurs en blouse blanche, sérieux comme des infirmiers, viennent de faire glisser avec précaution la boîte de verre qui protège le panneau de bois. Un malheureux journaliste a encore dit la semaine dernière « la toile » en parlant du tableau de Léonard. Celui qui le volera ne pourra pas le rouler dans la poche de son imper.
L’opération d’analyse va durer plusieurs heures. On va poser le chef-d’œuvre à plat, sans façons, lui faire faire la planche pour vérifier que la célèbre fissure n’a pas bougé d’un micron. Puis il sera retourné, mis sur son chevalet. On va doucher la Joconde à l’infrarouge.
Le chevalet sera poussé très lentement jusqu’à la fenêtre, pour que le directeur des Peintures et son équipe puissent inspecter le tableau dans la lumière du jour. C’est toujours émouvant, explique Léonard, qui consulte son portable et semble plus stressé qu’ému.
Pénélope s’approche du visage le plus célèbre du monde, elle regarde ses craquelures qui sont comme engluées dans un vernis de couleur caramel – elle entend derrière elle ces paroles qu’elle aurait pu écrire d’avance :
« Un petit bichonnage, pas forcément une lourde restauration, ne serait pas du luxe, enlever toute cette crasse noire dans les interstices, les ridules, je ne sais pas comment les restaurateurs appellent ça, sans toucher ni aux pigments ni aux couches de vernis. À Chantilly, on aurait depuis longtemps procédé à un léger allègement de la surface, même pas un lifting, un décrassage de rien, sans en faire tout un fromage… »
Pénélope a envie de rire alors qu’elle se sent triste – il ne faut pas, elle ne doit pas non plus pleurer. Une modification de l’hygrométrie pourrait faire courir de trop grands risques à la surface picturale. Ce serait comme se mettre à tousser et se moucher au milieu des bisons de la grotte de Lascaux, postillonner devant les Très Riches Heures. Elle est malheureuse. Elle n’arrive pas à le dire.
7
Le sourire de la princesse de Salerne
Pénélope se retourne. Face à elle, une femme d’une quarantaine d’années, rayonnante, rieuse, maquillée en grand Terracotta, tailleur rouge gansé de noir, est accompagnée d’un homme grisonnant en costume gris du même ton, tous deux nantis du badge à l’effigie de Mona Lisa. Ils sont entrés sans bruit, à l’instant, par la porte découpée dans le rideau de fer. Lui se penche sur le dessin.
Ces deux perdreaux sont certainement les « personnalités » de cette année, les privilégiés que le Louvre, selon une tradition sinon secrète, du moins non écrite, veut honorer, ou associer plus étroitement à la cause du musée. De grands mécènes peut-être. Au lieu d’une actrice à la mode ou du ministre de la Culture – Pénélope blêmit en y pensant, elle a ses raisons de l’éviter avec soin celui-là –, ce sont des gens sans doute célèbres qu’on ne saurait pas reconnaître – encore une preuve du bon goût et de l’élégance de l’ami Léonard. La présidente du Louvre n’est pas avec eux, ce ne sont donc ni des chefs d’État, ni des historiens de l’art.
Léonard fait son métier :
« Je suis si heureux qu’on vous ait laissés passer. Vous avez remarqué, le quartier est un peu animé ce matin.
— Tout était très simple, répond l’homme en gris, nous sommes arrivés à la pyramide par la rue de Rivoli. La charmante jeune femme des visites officielles était là, elle nous a même conduits jusqu’à la porte. Tout est toujours parfait au Louvre. Pourquoi dites-vous “animé” ?
— Mais rien, je crois qu’il y a comme tous les jours des manifestants dans Paris, ce n’est pas pire qu’à Rome en ce moment.
— En bon diplomate vous serez informé de tout la semaine prochaine, mon ami, en feuilletant la revue de presse qu’on vous prépare au palais du Quirinal, dit la femme en rouge qui éclate de rire. Depuis qu’on vous a privés du télégraphe de Chappe vous êtes démuni dans votre métier. »
Cette fois le petit groupe s’est retourné pour les écouter. Ça a l’air amusant cette année :
« Mais quelle salle formidable, ça change tout de la voir vide. La couleur n’est pas celle que j’aurais choisie, mais on n’est pas là pour refaire la déco.
— Sous Napoléon III, madame, on l’appelait la salle des États, aujourd’hui c’est la salle de la Joconde.
— Et alors, mon cher ambassadeur, qu’en concluez-vous ?
— Mais rien.
— Que ferait-on dans le monde sans les ambassadeurs ? Vous avez le chic pour énoncer des vérités qui ne mènent nulle part avec des airs de conspirateurs. Vous savez, moi aussi, j’ai regardé la fiche wiki avant de venir. Ne me prenez pas pour plus sotte que je ne le suis ! J’ai Google.
— Madame…
— Et puis je ne déteste personne plus que Napoléon III. S’il n’avait pas aidé ce brigand de Garibaldi, l’Italie n’aurait jamais été unifiée, nous serions encore sur le trône de Salerne, à Capoue, ma délicieuse capitale, et j’aurais mon profil sur mes monnaies entouré de l’inscription “Opulenta Salernum”. Alors vous comprenez, Napoléon III… Et Napoléon Ier ne valait pas mieux, il nous a pillés, il a donné à son coquin de Talleyrand, un obsédé sexuel, notre principauté de Bénévent. Il n’y est jamais allé, quel pignouf. Ces gens sont des brigands de grand chemin, des bandits corses qui n’auraient jamais dû sortir de leurs bergeries et dont les descendants devraient vendre des oranges sur les quais d’Ajaccio, je n’hésite pas à le dire, même ici.