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— Mais que Votre Altesse royale est dure avec moi, quelle violence ! Je n’ai jamais défendu les Bonaparte. Il se trouve que je suis ambassadeur d’Italie, il me faut bien faire semblant de croire en l’unité du pays. Remercions surtout le meilleur des conservateurs d’Europe, cher Léonard… »

Trois minutes plus tard, Pénélope était présentée à Roberto Acattabrigha, l’ambassadeur d’Italie en France, et à la princesse de Salerne, descendante des Bourbons par une branche cadette de cadette, mais pas fâchée de l’être.

Pas un regard pour cette pauvre Mona Lisa : la principessa n’a d’yeux que pour le mur d’en face :

« C’est ce tableau-là que je voudrais voler, je veux dire récupérer, j’ai de l’ambition, je veux de la surface ! N’est-ce pas tellement beau, Les Noces de Cana de Verrocchio ?

— Véronèse, madame.

— C’est ce que je voulais dire. Tout ce vert, qui d’autre cela pourrait-il être ? Carissimo Paolo Veronese !

— On l’a déjà fait cloner à Venise, vous l’avez vu, vous vous en souvenez, lors de la fiesta à San Giorgio, pour la Biennale d’art contemporain, dans le réfectoire, une immense copie faite grâce à un procédé tout nouveau. Napoléon avait emporté la toile et quand les Français ont tout rendu, ou presque, après Waterloo, ils ont osé expliquer qu’ils ne nous la redonneraient pas sous prétexte que le tableau est trop grand et ne passe plus sous les portes.

— J’en connais d’autres !

— Aujourd’hui, le tableau a le don d’ubiquité, l’original est ici, mais pour bien le comprendre, il faut voir le clone dans le réfectoire de San Giorgio Maggiore, dans sa disposition authentique. Les Français sont punis, c’est au Louvre qu’il a l’air faux.

— Vous voyez, mon ami, que vous savez devenir plus intéressant. Je vais revenir à vos dîners. Aujourd’hui, on peut même fabriquer des Rembrandt numériques, l’algorithme a tout enregistré du maître, ses coups de pinceau, ses couleurs, ses petites manies et une imprimante 3D peut vous cracher votre portrait par Rembrandt. Alors le vrai, le faux, est-ce qu’on sait ce que ça veut dire ? Néfertiti, à Berlin, elle est fausse, j’en mettrais ma tête à couper. »

Léonard chuchote à l’oreille de Pénélope :

« Elle a un Botticelli faramineux dans sa chambre, accroché entre les rideaux roses de son baldaquin.

— Tu l’as vu ?

— Mais oui. On fait tout pour qu’elle nous l’offre. Sympathique, tu verras, je la sens capable d’un incroyable bon mouvement, ne serait-ce que pour avoir le bonheur de déshériter ses enfants. »

Tout le monde bavarde, sans que personne – à part les techniciens du laboratoire qui règlent leurs lampes – semble se soucier du plus célèbre tableau de la planète, délaissé sur son chariot à roulettes, un grand brûlé oublié au milieu du couloir des urgences.

Le téléphone de Léonard reste muet, ce qui semble le désespérer. Il ne suit pas du tout le processus d’analyse. Il se sent comme un chef d’orchestre dont la partition s’est emmêlée et qui se dit qu’heureusement les musiciens sont tous excellents et se débrouillent sans lui.

L’ambassadeur d’Italie, incarnation de la bonne éducation, se rapproche du chef-d’œuvre, comme un gentleman invité d’honneur d’une soirée, qui se rend compte qu’il ne se donne pas assez de mal pour faire briller la maîtresse de maison. Il plaisante avec Léonard et Pénélope :

« Avouez qu’elle vous arrange cette fissure au dos de la planche. Vous la surveillez avec amour. C’est grâce à elle que vous pouvez dire à tout le monde que la Joconde est une vieille dame qui n’est plus capable de voyager, que ce serait la mettre en danger. Le Caire avait fait le coup avec le masque de Toutankhamon, ils avaient refixé sa barbiche, après l’avoir cassée, à la colle Glue, et maintenant ils prétendent que c’est trop fragile pour venir à notre exposition égyptienne à Turin. À mon avis c’est une question d’argent… Ils ont besoin d’un complément de budget pour le nouveau musée du plateau de Gizeh, Toutankhamon ne va pas tarder à découvrir New York, Londres, Los Angeles, Paris… L’Égypte veut de l’argent. Ils ont fait fuir tous leurs touristes et maintenant ils ne savent plus quoi inventer.

— Cela ne se passe pas comme cela chez nous, monsieur l’ambassadeur, la Joconde est réellement intransportable. Regardez. »

Une vague d’approbation parcourt le chœur des huit experts du Centre de recherche des musées de France.

« Ce millimètre dans le bois de peuplier, dit avec assurance la princesse, vous permet de tenir tête aux conseillers de votre ministre de la Culture qui ne connaissent rien à rien et aimeraient qu’on promène la Joconde dans un maudit “train du patrimoine” de Brest à Pézenas et au président de la République qui ne rêve que de la faire voyager de l’Inde au Brésil ! Ça rapporterait une fortune au musée si vous consentiez à mettre de temps en temps la dame sur le trottoir. Avez-vous déjà chiffré les sommes que vous fait perdre cette minuscule entaille dans le bois ?

— Personne ne raisonne comme ça au Louvre, je peux vous le garantir. Mais j’aime mieux que vous me disiez ce genre de bêtises plutôt que de vous entendre parler de Napoléon, comme le font 90 % de vos compatriotes devant la Gioconda, l’ambassadeur le sait.

— La princesse vient d’en parler, à fort bon escient, elle ne repartira pas d’ici sans avoir l’assurance que j’emporte pour elle Les Noces de Cana et qu’elle soit roulée à l’intérieur comme Cléopâtre dans son tapis. Bon, commentez-moi la Joconde. Je ne sais qu’une seule chose à son sujet : elle n’a pas été barbotée par Napoléon, pas plus que les trésors de votre département égyptien ne proviennent de l’expédition du général Bonaparte. Vous êtes rassuré ? Pour le reste, je suis ambassadeur, je ne sais rien. »

8

« Je suis la présidente-directrice du musée du Louvre »

Une cinquantaine de manifestants vient d’entrer, l’avant-garde de tous ceux qui, en bottes vertes, se pressent sur le quai et dans la cour Carrée. Les autres ont dû hésiter en voyant que la porte latérale du passage entre le quai et la cour, peu habituée à être brutalisée, s’abattait d’un coup.

Géraldine Lalouette n’a pas de micro, elle est montée sur une chaise, dominant le groupe, avec un maintien modeste et digne :

« Je suis la présidente-directrice du musée du Louvre. Je veux vous souhaiter la bienvenue dans ces salles qui montrent le patrimoine du peuple français. Ce qui se trouve dans ces murs, depuis la fondation du musée public sous la Révolution, est à nous tous, à vous, à nos visiteurs. Je ne peux que vous inciter à regarder, à admirer, à protéger aussi ces trésors de l’histoire universelle qui sont les vôtres. Je connais vos revendications. »

Là, elle hésite, inspire longuement, plusieurs images historiques lui viennent en tête : la prise des Tuileries le 10 août 1792 ? Non, surtout pas. La défense du Louvre au moment de l’incendie de la Commune de Paris, quand le palais de l’empereur s’était embrasé et qu’il avait fallu absolument que l’incendie ne gagne pas les salles attenantes ? Encore moins ! Elle pense : « Ah, une idée, la grève des ouvriers de Ramsès III à Deir el-Médineh, racontée par le papyrus de Turin, le premier mouvement syndical de l’Histoire, le grand syndicalisme avant l’invention des syndicats. » Elle connaît tous les détails, ça peut faire gagner trois minutes.