Elle les regarde. Au fond, ces agriculteurs mécontents, elle les aime bien, elle n’a rien à leur reprocher. Il faut juste éviter l’accident stupide, comme le fumigène des marins-pêcheurs qui a mis le feu au parlement de Bretagne à Rennes, présent dans toutes les mémoires.
Géraldine Lalouette descend de sa chaise. Elle prend par le bras la femme qui est au premier rang et qui vient de lui sourire. Elle pense à Louis XVI et Marie-Antoinette recevant à Versailles l’émissaire des Parisiens venus les chercher avec des fourches, la petite Louison, qui se pâme devant le roi dans le film de Sacha Guitry.
Ça va marcher. À voix lente et douce, la présidente Lalouette entame le grand récit de la civilisation égyptienne. « Qu’appelait-on un mastaba au pays des pharaons, quelle forme avaient ces monuments ? Sur le site de Saqqara, là où s’élève la “pyramide à degrés”, les archéologues ont retrouvé beaucoup de petits tombeaux privés, très ornés, avec des décors peints extrêmement émouvants parce qu’ils ne nous racontent pas les grandes batailles ni les exploits des souverains, mais la vie du peuple dans les champs, ces beaux agriculteurs… Et quand on empile des mastabas, quelle forme voit-on apparaître ? Mais oui, la pyramide… »
Dans la salle, tout le monde s’est tu. La jeune femme la regarde, mais aussi tous ceux qui sont à côté d’elle. « Encore cinq minutes de cours de sixième, se dit la présidente-directrice, et je pense que cette fois, pour mon renouvellement de mandat au mois de janvier, c’est bon… »
9
Gare à la brosse à dents du professeur Leduc
La princesse de Salerne s’est rapprochée de l’onctueux Mathieu Graville de Chantilly. Pénélope, à ses côtés, s’est à peine maquillée, un reste de fond de teint clair, insuffisant après une nuit blanche. Elle est en jean, sa devise depuis quelque temps c’est : « À quoi bon ? » Il y a les princesses et il y a les braves filles. L’altesse royale va s’intéresser à elle, comme si elle était la crémière de Trianon, lui poser des questions, comprendre qu’elle ne sait rien de Léonard (de Vinci) et qu’elle est spécialiste de tissus coptes. Si elle ne se sentait pas aussi épuisée, elle enragerait. Pourquoi tout ce qui lui arrive depuis qu’elle est au Louvre est-il désastreux ?
Le patron de Chantilly, heureuse diversion, explique à la princesse qu’elle est la cousine certes un peu lointaine de l’épouse tant aimée du duc d’Aumale et que bon nombre des trésors de son cher musée proviennent, par héritage régulier, sans qu’il y ait eu la moindre spoliation, de la collection des princes de sa lignée. Son interlocutrice semble presque indifférente à ces révélations généalogiques, c’est la famille de son mari, elle ne connaît que les grandes lignes, mais elle fait bien celle qui est au courant, coupant d’un geste aimable les explications trop précises.
La Joconde nue, dans son carton, semble incliner la tête un peu plus que la Joconde peinte, qu’on vient de redresser pour la poser sur le chevalet et de conduire dans l’embrasure de la fenêtre monumentale.
« Vous savez, votre Chantilly, eh bien je n’y suis jamais allée.
— Vous y êtes, madame, la très bienvenue.
— J’irai, l’ambassadeur Acattabrigha me conduira. Mais, pour tout vous dire, je me réjouis que ces merveilles n’appartiennent plus à nos familles. Nous ne savons que tout faire vendre. Tout finit chez Sotheby’s ou Christie’s qui prennent trente pour cent de frais des deux côtés, vendeur et acheteur. C’est une désolation. Le droit de propriété des œuvres d’art ne devrait-il pas être réparti égalitairement entre tous ceux qui les regardent ?
— C’est le principe du musée, dit Pénélope.
— Mais oui ! Vous me comprenez, vous ! La Révolution a eu du bon. Je ne le dis pas trop fort. Bientôt il va falloir que nous prouvions que nous sommes les légitimes propriétaires des trois bricoles qui nous restent. Connaissez-vous le professeur Leduc ? Non ? Vous ne mesurez pas votre bonheur. Vous voyez de qui je veux parler ? C’est le fou de l’ADN, on le voit partout. Il s’est intéressé à la tête d’Henri IV, retrouvée dans un placard à balais, au cœur du pauvre petit Louis XVII que les révolutionnaires ont martyrisé dans la prison du Temple et qui est dans un reliquaire de cristal, pauvre enfant, mon petit cousin, enfin, par alliance. Leduc a inspecté pour Poutine les ossements de la famille impériale russe exhumés d’Ekaterinbourg, il est redoutable. Quand je le vois, à un vernissage ou à l’Opéra, je crois toujours que ce serpent va ramper vers nous, sortir une brosse à dents de sa poche et la fourrer dans la bouche de mon mari. Une horreur. Toutes les familles princières vivent dans la hantise. Faites extrêmement attention. Qu’il ne s’approche pas de vous. »
Pénélope, heureuse de la mise en garde, se dit qu’elle pourrait peut-être se révéler la lointaine descendante de Néfertiti sur la foi de l’ADN. Pour la première fois de la matinée, elle sourit sans faire exprès, tandis que la princesse explique les progrès de l’analyse scientifique : plus besoin de prise de sang, c’est immédiat comme un test de grossesse, ça marche avec les femmes et avec les hommes, c’est « épouvantable », et avec le fichier mondial que le professeur Leduc et son adjointe sont en train de constituer, chacun pourra savoir si par hasard il ne descend pas de Louis XIV ou de Charles le Chauve avec plus de certitude que le roi d’Espagne en personne, qui lui pourra se découvrir le cousin de Landru.
« Tout va devenir contestable. Ces analyses ADN c’est pire que la Révolution. Il ne nous restait déjà plus rien, mais cette fois nous allons vraiment tout perdre. Voilà pourquoi je suis décidée à donner le plus de choses possible aux musées, au moins il y aura écrit sous les cadres : “Offert par Leurs Altesses Royales les princes de Salerne” et honni soit qui mal y pense. Si l’arrière-grand-père de mon mari était le fils du garde-chasse, qui cela regarde-t-il ? Je suis bien petite-fille de garde-barrière. Et si j’ai envie d’avoir dans mes cabinets mon portrait en manteau de fourrure peint par l’ordinateur de Rembrandt, qui ira me dire que tout est faux, et mon vison pour commencer ? »
Léonard, qui vient de dire à Pénélope qu’écouter ce couple fellinien leur coûte moins cher que d’aller au théâtre, a pris l’altesse par le bras et la ramène devant le tableau et le dessin. Cette concentration de beauté et de rareté ne la fait pas taire :
« Alors, cette Joconde dessinée qui montre ses avantages, est-elle de Léonard ? Je trouve qu’elle a les avant-bras un peu musclés, elle allait soulever de la fonte à la palestra trois fois par semaine, non ? On n’a pas retrouvé un poil de la barbe du maestro entre le cadre et le papier ? Un bout de moustache du modèle ? »
Sentant son heure de gloire arrivée, le vieux Mathieu Graville, aimable et suave, pose son incroyable dessin – il murmure « le double érotique » de la Joconde, Léonard lève les yeux au ciel – sur un autre chevalet préparé tout exprès, qu’il fait glisser en pas chassés à côté de Mona Lisa. Il explique. Pénélope se force à écouter, mais son esprit est ailleurs. Elle souffre. Dans la salle, tout le monde est attentif :
« Il faut encore que je reconstitue l’histoire de ce dessin, sa provenance, je suis persuadé qu’il a fait partie des collections du cardinal Fesch, l’oncle de Napoléon, qui avait amassé la plus belle manne d’œuvres d’art de tous les temps. Il possédait plus d’œuvres que tous les collectionneurs privés d’Europe. Je suis à moitié corse, par ma mère, et j’aime beaucoup le cardinal. Vous savez que le musée d’Ajaccio porte son nom ? »