Pénélope n’ose pas dire que tout le monde se moque bien de savoir si la mère du vieux Graville est née Gherardi, Perfettini, Abbatucci ou Grizzi.
« Ma mère est née Sébastiani, comme le général d’Empire, avec un accent sur le e mais sans aucun lien de parenté direct, je vous prie de croire que j’ai cherché », répond-il d’instinct à la question que nul ne lui pose. Le dessin, explique-t-il sans se laisser distraire par le silence poli qui se fait autour de lui, a été « rafraîchi », à une date inconnue, on a appliqué au pinceau un lavis sombre un peu trop épais, pour lui redonner de la vigueur, des contrastes. Pour le moment, il est impossible de savoir s’il y a sous cette couche une première esquisse de la main de Léonard. Le laboratoire seul pourra le dire. Ensuite, et là il prend la main de la petite cousine des rois pour qu’elle s’approche, le dessin est percé de trous d’épingles, signe qu’il a été utilisé comme un « poncif », pour être transposé sur un autre support, et il se trouve que les dimensions du dessin sont presque celles de la Joconde. Le tableau est un peu plus haut, mais en largeur, à un centimètre près, c’est la même chose.
« Je ne vais jamais avoir le droit de poser ma feuille sur le tableau, ça va leur faire peur. Léonard ne dirait peut-être pas non, mais vous connaissez les gens du labo, des ayatollahs. Ils ne me laisseront pas procéder à une expérimentation directe, alors que je suis tout de même conservateur général du patrimoine, je l’aurais fait très soigneusement. Mais il y aura “confrontation”. Ils vont prendre toutes les mesures au laser, c’est prévu, il y en a bien pour une heure, ça va être passionnant. On va tout savoir. Le duc d’Aumale avait encadré le dessin et l’avait, dans un premier temps, avant de le remplacer par une statue de Jeanne d’Arc entendant ses voix, installé tout au bout de la perspective de sa grande galerie de tableaux. C’était le chef-d’œuvre de Chantilly en son temps. »
La princesse de Salerne, attentive, passionnée, pousse un cri : elle vient de sentir les trous d’épingle à la surface de la feuille. Le vieux Graville se voit déjà invité à dîner. Très en verve, il continue, tandis que le directeur du département des Peintures donne ses instructions aux techniciens qui prennent des photos :
« Ce qui m’amuserait, c’est de mettre mon dessin, enfin si je puis dire, le dessin de Chantilly, celui qui nous vient de la générosité de votre cousin le duc d’Aumale, dans le cadre du Louvre, le temps d’une photo, pour voir ce que ça donne. Je sais bien que le cadre n’est pas d’origine, mais bon, il est si beau, il est tellement associé à l’image de la Joconde… On en ferait des cartes postales pour mes touristes. »
Cette fois c’est Pénélope qui pousse un cri. Il n’y a plus rien sur les deux pains de polystyrène de protection qui étaient posés contre la porte de fer. Ce n’est pas la Joconde qui a été volée, c’est son cadre.
10
« Reprends des frites, Néfertiti ! »
« Tu te rends compte, Géraldine Lalouette a été acclamée, c’est bien la première fois. Elle a mis toutes les bottes vertes dans sa poche. Elle leur a même raconté qu’elle était fille d’agriculteurs, je suis sûr qu’elle n’a pas précisé le nombre d’hectares dans la Beauce ni décrit le monument historique classé familial. Elle a un culot. Elle a pris un des meneurs par le bras, elle les a enfumés et les a reconduits à la porte ; le troupeau a suivi sagement. Mais comme il n’y avait plus de porte, les grands vantaux étaient à terre, elle a fait un signe d’un petit mouvement de tête impérieux à dix CRS arrivés de la préfecture juste au bon moment et ils ont formé une barrière avec leurs boucliers transparents. Le Louvre a été sauvé. Il y a un des manifestants qui a filmé, on entend Lalouette, notre généraldine, expliquer aux bons bouseux avec sa voix haut perchée ce qu’est son métier de conservatrice du patrimoine. Elle avait son badge brochant sur la lavallière de son affreux chemisier beigeasse.
— Ça c’est imparable.
— Eh bien le ministre de la Culture vient de retweeter, à la barbe de son collègue de l’Agriculture. La gloire. Y a du scandale, du buzz et du fumier. Arrête de faire cette tête-là. Si tu veux un jour être présidente du plus grand musée du monde, prends-en de la graine. Voilà une héroïne.
— Je ne fais pas la tête, Léonard, je pense que pendant ce temps-là nous ne savions rien. On faisait la conversation sur un volcan.
— Il fallait bien que je vous occupe, j’étais aidé par une princesse et un ambassadeur, sinon vous auriez entendu les cris des émeutiers. Je les percevais, moi, en bruit de fond, j’ai été très stoïque. Les analyses devaient être effectuées dans les temps. Imagine que vous ayez paniqué.
— Tu es un vrai directeur. Si bon pour tes ouailles ! Ma directrice à moi a toujours un train de retard, c’est une antiquité à mettre sous vitrine et à entourer d’amulettes… »
Léonard et Pénélope se sont réfugiés à la cantine, par le petit couloir du personnel, entre la pyramide et la pyramide inversée, là où il y a la grille qui tombe le mardi et qui aurait pu protéger le musée si les hordes étaient passées par la rue de Rivoli.
Tout le monde s’y côtoie, la présidente du musée vient souvent, peut-être passera-t-elle aujourd’hui, fière de sa gloire neuve. La directrice des éditions a commandé un pot de morgon et trinque avec les pompiers. Le chef du service pédagogique se lamente auprès du patron des agents de surveillance. Léonard se relève pour chercher du ketchup et aller serrer trois mains. Il sait qu’il est populaire.
S’installer là, c’est l’assurance de savoir vite tous les potins. Léonard aime bien, il y tient ses réunions, c’est plus sympathique et chaleureux que les restaurants du voisinage, où ses homologues, les autres directeurs de départements, préfèrent aller, ou que la terrasse du Nemours, le grand café du Palais-Royal. « Au Nemours », on est réputé faire « des affaires » et enchaîner dix rendez-vous en une heure parce que tout le monde y va. Léonard n’y a surtout vu que des fâcheux, des conservateurs de « musées de région » qui en profitent pour lui soutirer la promesse du prêt de tel ou tel tableau, les hauts fonctionnaires du ministère de la Culture battant la campagne, les comédiens du Français désolés de n’être jamais reconnus du bon peuple et les membres du Conseil d’État en mal de détachement à la tête de grandes institutions flatteuses.
À la cantine, au moins, tout le monde sait qui est qui. On peut y prendre des choses interdites chez soi, des saucisses de Morteau, de la pintade, des escalopes cordon bleu. Pénélope a choisi des légumes cuits à l’eau et du poisson à la vapeur avec, au fond d’un ramequin, ce que le cuisinier ose appeler des « tagliatelles de carottes ».
« Ah non, ça c’est la punition, pas les carottes râpées ! Pénélope, la cantine, on y va pour les frites. Prends mon assiette, c’est un ordre, j’irai en rechercher, on ne refuse rien ici aux directeurs de départements. J’ai aussi pris de la moutarde bio, exprès pour toi. Le ketchup, ça compte pour les cinq légumes par jour. Tu as l’air d’être une princesse outragée, ma pauvre Péné ! On dirait Victoria-Eugénie de Salerne apprenant qu’on a violé son époux avec un coton-tige. Elle était géniale, non ? Comme si ce professeur Toulmouche ou je ne sais quoi s’intéressait à la généalogie des princes de Salerne que toute la planète a oubliés !
— Leduc.