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— Écoutez, Howards, répondit-il, nous pouvons soit nous démolir mutuellement soit parvenir à un accord et essayer de réparer les dégâts. Je vous laisse choisir, mon vieux. Vous savez ce que je demande, cartes sur table plus ce que vous savez. Je n’ai pas l’habitude de changer d’avis. Question de principe. Et si vous croyez que je bluffe, allez-y, je vous défie de demander à voir. Mais avant, interrogez-vous pour savoir ce que vous avez à gagner en me faisant étaler mon jeu, et ce que vous avez à perdre en prenant un tel risque. Je suis un dangereux écervelé, Howards, je n’ai pas peur de vous. Êtes-vous si sûr que ça que vous n’avez pas peur de moi ?

Howards garda le silence pendant un long moment, puis se mordit la lèvre :

— Bon, vous gagnez. Nous pouvons négocier. Sortez-moi de là, et je verrai ce que je peux faire pour vous donner satisfaction. Ça vous va ?

Le téléguide indiqua à Barron « 30 secondes » de réflexion pour la décision qu’il avait à prendre quant au reste de l’émission, avec ses implications sur la suite des évènements. Pour Bennie Howards, c’était le plus proche équivalent d’une reddition sans conditions. Il est prêt à promettre n’importe quoi maintenant, se dit-il, quitte à tourner sa veste à la première occasion. Mais il ignore les atouts que j’ai encore en réserve. Avec Luke et Morris, j’ai encore de quoi le bluffer si le besoin s’en fait sentir… O. K., Bennie, pour cette fois-ci ça va, je n’irai pas jusqu’à l’estocade, je te laisse ensanglanté mais vivant.

— C’est entendu, Howards, les choses n’iront pas plus loin ce soir, mais n’espérez pas non plus marquer des points dans les dix minutes qui viennent. Tout ce que je compte faire, c’est embrouiller un peu les choses dans toutes ces petites têtes pensantes.

— Mais vous m’avez déjà mis le couteau sous la jugulaire, se plaignit Howards. Comment allez-vous faire pour que je m’en sorte indemne ?

— Ça c’est mon affaire, Bennie, fit Barron avec un sourire ironique. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’avez pas confiance en moi ?

Le téléguide indiqua « Début d’émission », et Gelardi remit Howards sur la sellette, dans le même quadrant inférieur gauche.

— Eh bien, où en étions-nous restés ? demanda Jack Barron. (Il s’agit maintenant d’opérer une retraite graduelle, et pas trop poussée.) Oui… nous étions en train de parler recherches… cinquante milliards de recherches. Et puisqu’il se trouve que par un certain tour de passe-passe la Fondation est exonérée d’impôts, les contribuables américains ont le droit de savoir à quelles sortes de… recherches tous ces milliards sont affectés. Nous pouvons toujours vérifier auprès des services fiscaux, monsieur Howards, aussi jouons cartes sur table : quel est le montant annuel du budget de recherches de la Fondation pour l’immortalité humaine ?

— Entre trois et quatre milliards de dollars, fit Howards. (Barron donna le signal à Gelardi de lui laisser la moitié de l’écran afin de le dégager un peu de l’étau.)

— Nous sommes un peu loin du compte, vous ne trouvez pas ? fit-il d’une voix au tranchant un peu plus émoussé (allons, bougre de conard, attrape-moi ça au vol, ne me fais pas faire tout le boulot !). Pouvez-vous nous expliquer l’histoire de ces cinquante milliards ?

Comprenant que la perche lui était tendue, Howards parut plus rassuré :

— Vous n’avez cessé de brandir ce chiffre, dit-il, mais il est évident que sa signification vous échappe entièrement. Si vous aviez étudié de plus près nos contrats, vous sauriez que les cinquante mille dollars déposés par chaque client ne sont nullement la propriété de la Fondation. À la mort clinique du signataire du contrat, son avoir total est transféré à une société de gestion administrée par la Fondation pendant toute la durée de sa mort biologique et légale. Mais lorsqu’il recouvre la vie, tout l’avoir placé dans la société de gestion retourne à notre client, et seuls les intérêts et l’accroissement du capital restent acquis à la Fondation. Vous voyez donc que ces fameux cinquante milliards sont loin de nous appartenir. Ils constituent sans doute un capital appréciable, mais vous devez comprendre que nous sommes obligés de le maintenir intégralement en réserve pour le jour où nos clients feront valoir leurs droits à leur sortie d’Hibernation. La société de gestion fonctionne donc essentiellement à la manière d’une banque. Et une banque ne peut pas se permettre de dépenser des dépôts dont on lui a confié la garde.

— Je comprends, dit Barron. (Il s’agit de reculer en douceur, et sans perdre la face quand même.) Néanmoins, une somme pareille, cela fructifie rapidement, à moins qu’on ne soit complètement idiot. Or, vous venez d’admettre que l’accroissement du capital primitif est la propriété légale de la Fondation. Que faites-vous de ce paquet de milliards ?

Howards saisit la balle au bond. (Il commence à entrevoir la sortie, se dit Barron.)

— C’est exact, mais nos frais sont considérables… quelque chose comme cinq milliards par an. Cela correspond à peu près aux profits de la société de gestion. Quant aux quatre milliards qui vont à la recherche, il faut bien qu’ils proviennent de l’investissement de notre propre capital. Vous concevez que si nous devions dépenser ce capital, nous serions à brève échéance condamnés à déposer notre bilan !

Soudain, presque malgré lui, Barron comprit que Howards venait de mettre entre ses mains une arme qui aurait pu faire ressembler tout le début de l’émission à un échange de mondanités. Merde, se dit-il, Bennie a intérêt à garder indéfiniment tous ces macchabées congelés dans l’état où ils sont ! Le jour où il réussira à les ramener à la vie, il perdra les cinquante milliards de la société de gestion ! Assène-lui ce coup-là, Jack, baby, et il est fini. Mais mollo ! n’oublie pas que tu es censé le sortir de ce trou, et pas l’enfoncer davantage !

— Ainsi, tout tourne autour de ces fameuses recherches, dit-il, s’éloignant à regret de la jugulaire. Quatre milliards de dollars, c’est quand même un fameux budget, et qui doit receler… pas mal de choses intéressantes. Si vous nous expliquiez en quoi consistent ces recherches où s’engouffre tout cet argent ?

Howards lui jeta un mauvais regard.

Qu’est-ce que tu crois, Bennie, songea Barron. Il faut bien que je fasse semblant de mériter mon nom de Jack Barron le donneur de coups de pied au cul ?

— Tout d’abord, il faut que vous compreniez bien que tous ces gens qui sont dans nos Hibernateurs sont morts. Aussi morts que dans un cimetière. La technique cryogénique ne fait que les préserver de la putréfaction – ce sont de véritables cadavres. Les ranimer pose d’énormes problèmes. Je ne suis pas un savant et vous non plus, Barron, mais vous imaginez les travaux et recherches que cela nécessite pour nous – et le coût d’un tel programme. Il faut aussi découvrir de nouveaux traitements pour soigner ce dont ils sont morts – la plupart du temps, la vieillesse. Et c’est là le plus difficile : découvrir un remède contre la vieillesse. Supposez un peu que nous ranimions un vieillard de quatre-vingt-dix ans : il est condamné à mourir presque aussitôt après. Alors, vous voyez à quoi nous nous heurtons. C’est une entreprise qui durera des dizaines d’années, des siècles peut-être. Et elle coûtera des milliards par an. Quelqu’un dans ma position se doit de considérer les choses à longue, très longue échéance… (Et pendant un moment, le regard d’Howards sembla perdu dans quelque inimaginable avenir.)

Une folle idée traversa l’esprit de Barron : Et si toute cette histoire d’Hibernation n’était qu’un gigantesque canular ? Un attrape-gogos destiné à récolter de l’argent pour autre chose ? Tout leur programme est fichu s’ils ne trouvent pas le moyen de stopper le vieillissement. (Au fait, que vaut réellement ce contrat gratuit ? Si ça se trouve, je me vends pour pas grand-chose…) Mais la façon dont Bennie dégoisait dans mon bureau l’autre jour sur l’immortalité, ça ce n’était pas du cinéma, il était vraiment convaincu ! Ouais, tout concorde – il ne tient pas à régler le problème de la réanimation, parce que ça lui coûterait ces fameux cinquante milliards, mais il croit dur comme fer à l’immortalité. Dix contre un que les savants de la Fondation sont sur quelque chose de plus gros que les problèmes de réanimation. Et si c’est l’immortalité qui les intéresse, combien de gogos vont encore cracher leurs cinquante mille dollars avant qu’il en sorte quelque chose ? Bennie, Baby, toi et moi, on va avoir une longue, longue conversation. Mais avant, voyons voir si on ne peut pas lancer une petite sonde. Une opération d’investigation préliminaire, comme on dit.