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Le téléguide annonça : « 3 minutes ».

— Un jour, tous les hommes vivront éternellement grâce à la Fondation pour l’immortalité humaine.

— Hein ? grogna Howards, dont le regard sembla sortir de transe.

— Je ne faisais que citer un slogan de la Fondation, dit Barron. N’est-ce pas là le véritable problème ? Tous ces moyens mis en œuvre pour l’Hibernation, ça n’a de sens que si cela débouche sur l’immortalité, n’est-ce pas ? Qu’un vieux zigue quelconque vienne vous donner cinquante mille dollars pour que vous puissiez le faire revivre cent ans après et qu’il meure de vieillesse un ou deux ans plus tard, je ne vois pas l’intérêt de la chose. La mise en Hibernation est un moyen de conserver un petit nombre de gens qui meurent maintenant pour qu’ils puissent jouir de l’immortalité plus tard, quand vous aurez résolu ce problème. Après tout, pour des gens comme moi relativement jeunes, et pour le pays en général, la meilleure raison d’approuver les activités de la Fondation réside dans ce slogan qui promet la vie éternelle à tout le monde. Et à mon avis, ou bien vous pensez vraiment découvrir un jour un traitement pour l’immortalité ou bien toute cette histoire n’est qu’une vaste fumisterie. Qu’en pensez-vous, monsieur Howards ?

— M… m… mais bien sûr que nous le pensons ! bafouilla Howards, dont le regard prit l’éclat glacé d’un reptile. Ce n’est pas pour rien que nous avons choisi le nom de Fondation pour l’immortalité humaine ! Nous dépensons des milliards dans ce but, et en fait…

Howards s’interrompit tandis que le téléguide indiquait : « 2 minutes ». J’ai touché quelque chose, se dit Barron, mais quoi ? On aurait cru qu’il était sur le point de révéler… mais j’ai cent vingt secondes pour essayer de le savoir.

— Il me semble, dit-il, qu’étant donné votre statut d’exonération fiscale qui équivaut à une subvention indirecte, vous devez aux citoyens américains quelques explications sur l’état actuel de ces recherches.

Howards lui jeta un regard chargé d’un poison virulent :

— Les savants de la Fondation sont en train d’explorer plusieurs voies susceptibles de déboucher sur l’immortalité, répondit-il d’une voix mesurée. (Lui aussi doit regarder sa montre, se dit Barron.) Certaines, naturellement, sont plus prometteuses que d’autres… Néanmoins, nous pensons qu’aucune possibilité ne doit être laissée de côté…

Barron appuya trois fois sur la pédale de gauche, et Vince lui redonna les trois quarts de l’écran avec Howards dans le coin inférieur gauche, tandis que le téléguide annonçait : « 90 secondes ».

— Pourriez-vous nous donner quelques précisions ? dit-il. Parlez-nous des travaux les plus intéressants, et de leur degré d’avancement.

— Il ne m’appartient pas de susciter de faux espoirs à ce stade, répondit Howards d’un ton doucereux derrière lequel Barron décela une nuance de… tension ? peur ? menace ?… ce serait tout à fait prématuré par rapport à l’état actuel de nos recherches… (Mais, pensa Barron, les faux espoirs, c’est justement la camelote que la Fondation cherche à vendre. Pourquoi rechignes-tu à nous servir ton baratin, Bennie… ? À moins que…)

— Vous voulez dire que vous avez englouti tous ces milliards sans être plus avancé qu’au départ ! lança Barron sur un ton d’incrédulité cynique. Ça ne peut vouloir dire que l’une de ces deux choses : Ou bien les savants que vous employez sont tous des idiots ou des charlatans, ou bien… l’argent inscrit à votre budget de recherches est employé à autre chose – comme par exemple faire voter votre projet de loi au Sénat, comme par exemple financer des campagnes électorales…

— Vous mentez ! explosa Howards, et soudain il sembla à nouveau plongé dans cet étrange état de transe. Vous ignorez de quoi vous parlez ! (Le téléguide annonça : « 30 secondes ».) Il y a eu des résultats. Plus de résultats que personne n’aurait… (Il eut un haut-le-corps, comme s’il venait de reprendre ses sens au bord d’un abîme, et devint muet.)

Barron fit le signal à Vince de lui donner tout l’écran. Il se passe quelque chose, pensa-t-il. Quelque chose de plus gros que… plus gros que… ? En tout cas, de trop gros pour être réglé sur l’antenne. Minutage impeccable, comme d’habitude.

— Eh bien, chers téléspectateurs, annonça-t-il, il est maintenant temps de rendre l’antenne, nos soixante minutes sont épuisées. Mais si ce problème vous fait encore suer, n’hésitez pas, mercredi prochain, à décrocher votre vidphone et à appeler le 212-969-6969, et nous serons bons pour soixante autres minutes de Bug Jack Barron en direct et en couleurs vivantes.

On passa le commercial final.

— Il veut te…

— Non ! fit Barron au moment même où la voix de Gelardi s’élevait de l’interphone. Je ne parle à Howards sous aucun prétexte maintenant.

Gelardi fit le geste de s’arracher les cheveux derrière la paroi vitrée de la cabine de contrôle :

— Je n’ai jamais entendu quelqu’un d’aussi furax après ton émission, dit-il. Tu ferais mieux de le prendre avant qu’il fasse fondre tous nos fusibles avec son langage !

Gagné par la fatigue familière du travail accompli, Barron quitta la sellette magique, avec l’idée confuse d’aller lever quelque part une blonde inconnue pour lui baiser la tête, puis se souvint brusquement, comme en un accès d’énergie renouvelée. Fini ce temps-là ! C’est changé ! Je file à la maison, et Sara m’y attend !

— Écoute, Jack, pour l’amour du ciel, dis-lui n’importe quoi, rien que pour le calmer, gémit Gelardi.

Je n’en ai rien à foutre de le calmer, pensa Barron. Il s’est passé quelque chose pendant les quelques minutes de la fin. J’ai touché un endroit sensible, et il a failli cracher un morceau important. Parce qu’il avait perdu son sang-froid. Laissons-le mijoter un peu dans son jus. Je le veux bien à point quand il s’agira de passer aux affaires sérieuses – et sans témoins, Vince de mon cœur.

— Donne-lui mon numéro personnel, dit Barron, et si ça ne le calme pas dis-lui d’aller se faire brosser. En fait, si tu lui donnais mon numéro en lui disant d’aller se faire brosser quand même ? Dis-lui… dis-lui que pour une fois c’est Mahomet qui doit venir à la montagne.

— Mais il suffirait que tu…

— Laisse-moi m’occuper de ça, Vince. Ton copain Jack Barron sait ce qu’il fait.

Comme le père Howards va bientôt s’en apercevoir.

9

Jack… Jack, je n’ai jamais dû comprendre vraiment, pensa Sara Westerfeld debout sur la galerie qui dominait le living-room, écoutant l’averse de mai qui pianotait sur le dôme à facettes et le faible bourdonnement de l’ascenseur qui montait au penthouse. Depuis combien de temps était-ce ainsi ? Certainement, il ne faisait pas ça avec Bug Jack Barron quand il m’a renvoyée… ou quand je l’ai quitté. Et s’il avait raison sur toute la ligne ? Si c’était moi qui avais tout gâché en me mettant la figure dans le sable, en refusant de voir sa réalité ?