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Saisie d’une brusque colère, elle s’élança, courut à une précieuse commode de bois des Iles, ouvrit une boîte posée dessus et tirant l’un des pistolets de duel, tous chargés, qui dormaient là sur un lit de peluche rouge, elle fit brusquement face à Francis, braquant l’arme.

— Si vous touchez à cet argent sans avoir parlé, vous ne ferez pas un autre pas vers la porte. Vous savez que je tire juste !

— Quelle mouche vous pique ? Je n’ai pas l’intention de vous voler et, en vérité, cela tient en peu de mots.

Cela tenait, en effet, en peu de mots. Jason Beaufort devait se rendre, le lendemain soir, chez Quintin Crawfurd, rue d’Anjou, sous couleur de visiter sa célèbre collection de peintures, en réalité pour y rencontrer un émissaire de Fouché, actuellement exilé, mais nullement guéri de sa soif de pouvoir et décidé à revenir par tous les moyens, même la haute trahison, plus deux farouches fanatiques du Roi en exil, le chevalier de Bruslart, bien connu de Marianne, et le baron de Vitrolles.

— Savary est prévenu, ajouta Cranmere. Les quatre hommes seront discrètement arrêtés avant même d’avoir franchi le seuil de Crawfurd, conduits à Vincennes et fusillés avant que l’aube ne soit levée.

Marianne bondit :

— Vous êtes fou ! Exécuter ainsi quatre hommes sans jugement, sans un ordre exprès de l’Empereur ?

Le beau visage de Francis se plissa en un sourire moqueur.

— Avez-vous oublié que Savary est l’homme qui a assassiné le duc d’Enghien ? Buonaparte est à Compiègne et il s’agit cette fois d’agents ennemis.

— Jason un agent de l’ennemi ? A qui ferez-vous croire cela ?

— Mais... à vous, ma chère. Comme beaucoup d’hommes de bon sens, il estime que la paix avec l’Angleterre est nécessaire pour une foule de raisons dont la meilleure est la bonne marche du commerce. Cette paix, on la fera avec ou sans Boney ? Le roi Louis XVIII lui est tout acquis.

Une rage folle envahissait Marianne. Elle ressentait comme une injure personnelle cette assimilation de Jason, de l’homme qu’elle aimait, à ces politiques tortueux et sans scrupules qui, pour leur seul intérêt, étaient prêts à renverser les empires et à rétablir n’importe quel fantoche épuisé sur un trône encore sanglant.

— Il y a une chose que vous ignorez peut-être ! Jason admire et aime Napoléon. Oubliez-vous qu’il est auprès de lui l’envoyé de son gouvernement ?

— Un envoyé officieux, ce qui est une situation bien pratique. Oubliez-vous, de votre côté, que Beaufort a toujours besoin d’argent ? Il me semble que nous sommes payés, vous et moi, pour le savoir !

— Il n’y a pas que lui !

— Oubliez-vous, continua Francis, en ignorant volontairement l’interruption, en quelles circonstances vous l’avez connu ? A Selton, en Angleterre... et dans le groupe des intimes du Prince de Galles ! Voulez-vous une preuve de plus ? Ce corsaire anglais qu’il a si opportunément laissé fuir, voici peu de temps, sous prétexte que l’Amérique n’est pas en guerre avec l’Angleterre, ce corsaire, en fait, était fort important car il revenait d’Espagne et portait des dépêches de Wellington que celui-ci avait jugé plus prudent de confier à un navire rapide. Or, pour un navire marchand, la Sorcière de la Mer est singulièrement bien armée, mieux que le Revenge et plus rapide encore. Etes-vous convaincue ?

Marianne n’eut pas le courage de répondre. Elle détourna la tête. Bien sûr, elle ne pouvait pas reprocher à Jason de préférer aux intérêts de la France les intérêts de son pays, mais l’idée qu’il pût revenir en France sous le couvert de l’amitié, être reçu par l’Empereur, traité avec honneur en s’abouchant avec les pires ennemis du souverain français, lui était insupportable. Mais il était indéniable que les arguments de Francis ne manquaient pas de valeur. Avant d’approcher Napoléon, Jason Beaufort était, bien réellement, l’ami du prince anglais, au point de compter parmi ses intimes.

Au bout d’un moment, quand elle eut fait le tour de la question, elle remarqua :

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Vous venez ici me vendre une information qui peut sauver Mr Beaufort... mais cette information ne le concerne pas uniquement ? Il y a Crawfurd... et les trois autres.

— Si Crawfurd a des ennuis, il s’en arrangera seul, fit Francis avec un rire sec. Car, si Savary a eu vent de la chose, il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la source de ses renseignements.

— Vous voulez dire...

— Que Crawfurd se trouve fort bien à Paris et que, l’âge venu, il tient beaucoup plus à sa tranquillité qu’à des convictions pour lesquelles il estime sans doute, et sûrement avec quelque raison, qu’il a suffisamment payé de sa bourse et de sa personne. Rassurez-vous, Crawfurd ne craint certainement rien. Quant aux autres, je m’en charge.

— L’un d’eux peut avoir la pensée charitable de prévenir Beaufort ?

— Ils n’auront que le temps de se mettre eux-mêmes à l’abri. Ai-je gagné mon argent ?

D’un signe de tête, Marianne acquiesça. Sa main armée retomba et elle reposa le pistolet dans son écrin tandis que Francis allait lentement vers la console. Silencieusement, il enfouit l’argent dans ses vastes poches, salua profondément et se dirigea vers la fenêtre. Marianne avait hâte, maintenant, qu’il fût parti. Le marché qu’ils venaient de conclure ensemble, s’il n’avait pas augmenté la haine qu’elle portait à cet homme, avait du moins aboli la peur qu’il lui avait inspirée depuis la soirée du théâtre Feydeau et considérablement accru son mépris. Elle savait maintenant qu’avec un peu d’or il lui serait toujours possible de museler Cranmere et de l’empêcher de nuire. Et l’or était ce qui, désormais, lui manquerait le moins. Plus difficiles à assimiler allaient être ses révélations concernant Jason. Marianne n’arrivait pas à admettre, malgré les faits, que son ami fût seulement un espion. Et pourtant...

L’Anglais allait passer sur le balcon pour l’enjamber et se laisser glisser dans le jardin quand il se ravisa.

— J’oubliais ! Comment comptez-vous prévenir Beaufort ? Vous allez lui écrire ?

— Je crois que cela ne vous concerne pas. Je le préviendrai comme bon me semblera.

— Vous connaissez son adresse ?

— Il m’a dit qu’il habitait à Passy, la maison d’un ami, le banquier Baguenault.

— En effet. C’est, en bordure de Seine, une grande et belle maison, entourée d’un parc en terrasses. Elle appartenait, avant la Révolution, à la princesse de Lamballe et c’est sous ce nom qu’elle est encore connue dans le quartier. Mais, si vous me permettez de vous donner un conseil...

— Donner ? Vous ?

— Pourquoi pas ? Vous avez été généreuse, je vais l’être aussi en vous évitant une sottise. N’écrivez pas. Dans ce genre d’affaires on ne sait jamais ce qui peut se produire et, au cas où la police en viendrait à perquisitionner chez Beaufort, il serait dangereux pour vous que l’on y trouvât une lettre de vous. Quand il n’y a pas de traces, il n’y a pas de preuves, Marianne, et, dans certains cas, votre intimité avec l’Empereur pourrait se retourner contre vous. Le mieux est que vous vous rendiez personnellement chez Beaufort... disons, demain soir vers 9 heures ? Le rendez-vous chez Crawfurd est pour 11 heures. Beaufort sera encore chez lui.

— Qu’en savez-vous ? Il peut fort bien être absent tout le jour.

— Oui, mais ce que je sais, de source sûre, c’est qu’il recevra, demain soir, vers 8 heures, une importante visite. Donc, il sera chez lui.

Marianne regarda Cranmere avec curiosité.

— Comment faites-vous pour être si bien renseigné ? On jugerait que Jason ne prend aucune décision ou n’accepte aucun rendez-vous sans vous en informer auparavant.