Выбрать главу

Infiniment plus douloureuse était l’évocation de Jason, menacé d’un danger mortel, mais caché à cette minute, avec Pilar, dans cette ravissante demeure des bords de Seine que Marianne plus d’une fois avait admirée. Le grand jardin étalé en terrasses devait avoir bien du charme à cette heure nocturne... mais la sévère Pilar, qui n’aimait pas la France, était-elle capable de sentir la séduction de ce parc désuet et charmant ? Elle devait préférer prier un dieu d’orgueil et d’implacable justice dans la solitude retirée d’un oratoire bien clos !...

Soudain, Marianne tourna le dos à cette nuit par trop nostalgique, dans un mouvement plein de rancune, et regagna sa chambre. Dans l’un des candélabres de la cheminée, une bougie fumait, menaçant de s’éteindre, et la jeune femme souffla tout le chandelier... La chambre ne fut plus éclairée que par les petites lampes à huile placées au chevet du lit et s’emplit ainsi d’une mystérieuse lueur rose. Mais le charme ouaté de la chambre, l’appel du lit douillet n’agissaient plus sur Marianne. Elle venait de décider qu’elle se rendrait sur l’heure à Passy, quelles qu’en puissent être les conséquences ! Elle savait qu’elle ne pourrait pas trouver le repos tant qu’elle n’aurait pas vu Jason, quitte, pour cela, à passer, s’il le fallait, sur le corps de l’odieuse Pilar, quitte à ameuter tout le quartier !... Mais d’abord, changer de costume...

Marianne commença à se dévêtir, ôtant le casque de plumes pourpres qui commençait à lui tirer douloureusement les cheveux puis, à pleines mains, fourragea dans sa chevelure qui croula comme un noir serpent jusqu’au creux de ses reins. La robe de mousseline fut plus difficile à ôter. Un instant, Marianne, énervée par les multiples agrafes, fut sur le point d’appeler Agathe, mais, soudain, elle se souvint que cette robe avait déplu à Jason et, avec colère, elle tira sur le fragile tissu, arrachant la fermeture. Désormais vêtue d’une courte chemise de batiste attachée aux épaules par de minces rubans de satin blanc, elle s’assit pour changer de chaussures. C’est alors que la sensation d’une présence lui fit lever les yeux. Un homme, en effet, s’encadrait dans le chambranle de la fenêtre et restait là, immobile, à la regarder.

Avec une exclamation indignée, Marianne bondit sur un saut-de-lit de moire verte posé sur un fauteuil et s’en drapa hâtivement. Un instant, dans l’ombre, elle avait cru que Francis revenait. Elle avait seulement aperçu des cheveux blonds. Mais, en regardant mieux, elle comprit que la ressemblance s’arrêtait là et, très vite, avant même qu’il eût parlé, elle le reconnut. C’était Tchernytchev. Immobile comme une statue sombre dans son sévère uniforme vert foncé, le courrier du Tzar la dévorait des yeux. Mais des yeux si luisants et si fixes que quelque chose se bloqua dans la gorge de la jeune femme. Visiblement, le Russe n’était pas dans son état normal. Peut-être avait-il bu ? Elle savait déjà qu’il pouvait engloutir de prodigieuses quantités d’alcool sans perdre un pouce de sa dignité.

D’une voix basse, que l’inquiétude feutrait, Marianne ordonna :

— Allez-vous en ! Comment osez-vous pénétrer chez moi ?

Il ne répondit pas, fit seulement un pas en avant, puis un autre, et, se retournant, ferma rapidement la fenêtre. Voyant qu’il allait aussi fermer l’autre,

Marianne s’y jeta et se cramponna au montant.

— Je vous ai déjà dit de partir ! gronda-t-elle. Est-ce que vous êtes sourd ? Je vais appeler si vous ne disparaissez pas immédiatement.

Toujours pas de réponse, mais la main de Tchernytchev s’abattit sur l’épaule de la jeune femme, l’arracha de la fenêtre et l’envoya rouler sur le tapis à quelques pas de là, contre le pied du canapé qui lui arracha un cri de douleur. Pendant ce temps, le Russe, posément, fermait l’autre fenêtre puis revenait vers Marianne. Sa façon d’agir était celle d’un automate et Marianne, épouvantée, ne douta plus un instant qu’il ne fût totalement ivre. Quand il s’était approché d’elle, une puissante odeur d’alcool était montée à ses narines.

Pour lui échapper, elle essaya de se glisser sous le canapé, mais il était déjà sur elle. Avec la même force irrésistible, il l’enleva de terre et alla la déposer sur le lit malgré la défense vigoureuse qu’elle lui opposait. Elle cherchait vainement à crier : une main brutale s’était abattue sur sa bouche et, d’ailleurs, les obliques yeux verts du Russe luisaient, dans l’ombre, à la manière des yeux de chat et d’un feu tellement sinistre qu’une véritable terreur s’infiltra dans les veines de la jeune femme.

Il la lâcha un instant, mais ce fut pour arracher les cordelières d’or qui retenaient, au baldaquin, les rideaux de moire bleu-vert. En retombant, ils enveloppèrent le lit d’une ombre glauque où la veilleuse mettait un point d’or, mais Marianne n’eut même pas le temps de protester. En un tournemain, ses poignets furent liés à la tête du lit. Elle voulut crier mais sa voix s’étrangla dans sa gorge : une main péremptoire venait de lui fourrer dans la bouche un mouchoir roulé en boule.

Presque réduite à l’immobilité, Marianne ne s’en tordit pas moins comme une couleuvre, cherchant contre tout espoir à échapper à son tourmenteur et ne réussissant guère qu’à meurtrir douloureusement ses poignets que les fils d’or entamèrent. C’était bien peine perdue. Tchernytchev réussit sans peine à immobiliser ses jambes en se couchant dessus et attacha chaque cheville à un pied du lit. Cette fois, Marianne, à peu près écartelée, ne pouvait plus bouger. Le Russe, alors, se releva, considéra sa victime avec satisfaction.

— Tu t’es bien moquée de moi, Aniouchka ! fit-il d’une voix si lourde qu’elle en était difficilement intelligible. Mais, tu vois, c’est fini de rire ! Aussi, tu as été trop loin, vois-tu ! M’obliger à renoncer a tuer cet homme que tu aimes, c’était une grosse sottise parce que je n’ai jamais laissé un défi derrière moi. Tu as touché à mon honneur en te servant de mon devoir pour protéger ton amant et, pour cela, je vais te punir...

Il parlait posément, lentement, un mot coulant après l’autre, avec la monotonie d’un enfant répétant une leçon cent fois répétée.

« Il est fou ! » songea Marianne qui, cependant, n’hésita que très peu pour conjecturer la manière dont Tchernytchev entendait la punir. Elle pensa qu’il allait la violer. Et, de fait, jugeant sans doute, du fond de son ivresse, qu’il en avait assez dit comme cela, le Russe ouvrit le peignoir vert, déchira la chemise sur toute sa longueur et en écarta les pans mais sans toucher, même du bout des doigts, la peau nue de Marianne. Puis, se redressant de toute sa hauteur et sans même regarder la jeune femme, il se mit à se déshabiller aussi calmement que s’il avait été dans sa chambre.