Tout en descendant, aussi vite que le permettait sa brûlure à la hanche, le grand escalier de marbre, Marianne s’efforçait de réfléchir. Visiblement le brigadier n’avait pas cru à l’explication, à vrai dire un peu simplette, de Fournier. Il fallait trouver autre chose et, malheureusement, l’esprit de Marianne, tout entier tourné vers Jason et le danger qui le menaçait, avait peine à changer de sujet de préoccupation. Elle brûlait du désir de courir chez lui, de l’avertir, et voilà que cette stupide affaire de duel l’arrêtait, allait la retenir Dieu sait combien de temps !
Quand elle sortit dans le jardin, la nuit était déjà moins sombre, une mince bande de lumière pâle apparaissait vers l’horizon... et une agitation totale régnait entre les gendarmes et les prisonniers. Fournier se débattait comme un diable aux mains de deux représentants de l’ordre qui semblaient avoir le plus grand mal à en venir à bout, tandis que le brigadier faisait des efforts touchants pour essayer une fois de plus d’escalader un mur qui, cette fois, et sans les chevaux qui en avaient facilité l’accès à l’aller, se montrait infiniment plus rétif pour un homme légèrement replet et, de plus, chaussé d’énormes bottes... Tchernytchev avait disparu et, au-delà du mur, le galop d’un cheval s’éloignait...
Devant la vanité de son effort, le brigadier renonça à franchir l’obstacle et revint vers Fournier qui continuait à fournir une honorable défense. Il était, cette fois, tout à fait furieux.
— Inutile de vous fatiguer ! Votre complice est déjà loin ! Mais nous le retrouverons et, quant à vous, mon garçon, vous paierez pour deux !
— Je ne suis pas votre garçon ! explosa Fournier hors de lui. Je suis le général Fournier-Sarlovèze et je vous serais reconnaissant, brigadier, de vous en souvenir !
Le brigadier rectifia la position, salua militairement et déclara :
— Excusez-moi, mon général, je ne pouvais pas deviner ! Mais vous n’en demeurez pas moins mon prisonnier, à mon grand regret ! J’aurais préféré garder l’autre et je ne comprends pas pourquoi vous avez facilité sa fuite en vous jetant tout à coup sur mes hommes.
Fournier haussa les épaules et dédia au gendarme un sourire moqueur.
— Je vous ai dit que c’était un ami ! Pourquoi ne voulez-vous pas me croire ?
— Parce que vous n’oseriez pas me donner votre parole d’officier que vous ne vous battiez pas en duel, mon général !
Fournier se tut. Marianne jugea qu’il était temps, pour elle, d’intervenir, Elle alla poser une main, à la fois apaisante et persuasive, sur le bras du brigadier.
— Et si moi, brigadier, je vous demandais, pour une fois, de fermer les yeux ? Je suis la princesse Sant’Anna, une amie fidèle de l’Empereur. Le duc de Rovigo me veut du bien, je crois, ajouta-t-elle se souvenant à propos des invitations de Savary, et, après tout, il n’y a ni mort ni blessé. Nous pourrions...
— Mille regrets, Madame la princesse, mais je dois faire mon devoir. Outre que mes hommes ne comprendraient pas et que je devrais leur fournir des explications gênantes, je ne voudrais pas subir le sort d’un de mes collègues qui s’est trouvé dans une situation analogue et a montré de l’indulgence. Cela s’est su et il a été cassé. M. le duc de Rovigo se montre, sur le chapitre de la discipline, d’une impitoyable sévérité. Mais... je n’apprends certainement rien à Madame la princesse ?... puisqu’elle le connaît ! Mon général, si vous voulez bien me suivre ?
Refusant de s’avouer vaincue, Marianne voulut plaider encore et peut-être commettre une sottise, car elle était si désolée de voir Fournier retourner en prison pour l’avoir défendue qu’elle eût peut-être offert de l’argent à cet homme. Fournier comprit et s’interposa :
— J’y vais ! fit-il tout haut, puis plus bas, se tournant vers Marianne : « Ne vous tourmentez pas, princesse ! Ce n’est pas la première fois que je me bats en duel et l’Empereur me connaît bien. J’ai préféré laisser fuir le cosaque. Avec lui l’affaire pouvait aller trop loin. Au pire, je m’en tirerai avec quelques jours de prison et un petit séjour dans mon cher Sarlat. »
Marianne avait l’oreille trop fine pour ne pas sentir la petite pointe de regret qui vibrait dans la voix du hussard. Sarlat, pour lui, c’était peut-être la douceur du pays natal, mais c’était aussi l’inaction, l’éloignement de ces champs de bataille pour lesquels il était fait et que, sans cette stupide histoire, il eût rejoints ces jours-ci en Espagne. Bien sûr, Marianne se souvenait aussi de ce que lui avait confié Jean Ledru, sur les horreurs de la guerre dans ce pays sans espoir, mais elle savait que de telles évocations ne pouvaient en rien retenir la fougue du premier sabreur de l’Empire, en admettant même qu’elles n’excitassent point la véritable passion qu’il mettait à se battre.
Spontanément, elle lui tendit ses deux mains.
— J’irai trouver l’Empereur, promit-elle. Je lui dirai ce qui s’est passé et ce que je vous dois. Il comprendra. Je préviendrai aussi Fortunée. Mais je me demande si elle comprendra aussi bien ?
— S’il s’agissait d’une autre que vous, sûrement pas ! fit Fournier en riant. Mais, pour vous, non seulement elle comprendra, mais elle m’approuvera. Merci de votre promesse. J’en aurai peut-être besoin.
— C’est moi qui dois dire merci, général.
Quelques minutes plus tard, Fournier-Sarlovèze, les mains dans les poches, franchissait le seuil de l’hôtel d’Asselnat sous l’œil éberlué et vaguement scandalisé du majordome Jérémie qui, mal réveillé, regardait les gendarmes avec une sorte d’horreur sacrée. L’un d’eux ayant été récupérer le cheval que Fournier avait laissé, lui aussi, derrière le mur de la rue de l’Université, le général sauta en selle aussi légèrement que pour se rendre à la parade puis, du bout des doigts, envoya un baiser à Marianne qui, du perron, le regardait partir.
— Au revoir, princesse Marianne ! Et surtout ne regrettez rien ! Vous n’imaginez pas comme il est grisant d’aller en prison pour une femme aussi belle !...
La petite troupe s’éloigna dans le jour levant. L’aurore mettait des roseurs de chair aux pierres blanches de l’hôtel et, des jardins proches, une fraîcheur et une brume légère montaient avec les premiers chants d’oiseaux. Marianne était lasse à mourir et sa hanche lui faisait un mal affreux. Derrière elle, ses domestiques en bonnets de nuit, les yeux gros de sommeil, gardaient un silence prudent. Seul, Gracchus, arrivé le dernier, pieds nus et seulement vêtu de sa culotte, osa interroger sa maîtresse.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé, Mademoi... Madame la princesse ?
— Rien Gracchus ! Va t’habiller et attelle. J’ai à sortir. Quant à vous, Jérémie, au lieu de me regarder comme si j’allais vous envoyer à l’échafaud, allez plutôt réveiller Agathe ! Celle-là, si la maison lui tombait dessus, elle ne s’en rendrait même pas compte !
— Et... que... que dois-je lui dire ?
— Que vous êtes un imbécile, Jérémie ! s’écria Marianne exaspérée, et que je me passerai dorénavant de vos services si dans cinq minutes elle n’est pas dans ma chambre !
Rentrée chez elle et parfaitement indifférente à l’image de désolation qu’offrait la charmante pièce avec ses rideaux arrachés et ses porcelaines brisées, Marianne alla enduire sa brûlure de baume du Pérou, but un grand verre d’eau fraîche et ordonna à Agathe, qui accourait tout effarée, d’aller lui faire du café très fort. Mais la jeune fille, devant le spectacle qui s’offrait à elle, demeurait au seuil de la porte, figée sur place.
— Eh bien ? s’impatienta Marianne. Tu n’entends pas ?