Выбрать главу

— Ma... madame ! balbutia Agathe en joignant les mains. Qui est venu ici cette nuit ? On dirait que... que le Diable lui-même est passé par là !

Marianne eut un petit rire sans gaieté puis alla décrocher une robe dans sa penderie.

— C’est bien cela ! fit-elle. Le diable en personne ! ou plutôt... en trois personnes ! Maintenant, mon café, et vite !

Agathe disparut en courant.

7

LA MAISON DU DOUX FANTOME

Le soir allumait de sanglants reflets d’incendie derrière la colline de Chaillot quand la voiture de Marianne franchit, une fois de plus, le pont de la Concorde pour se rendre à Passy. La venue de la nuit, hâtée par les épais nuages qui avaient envahi le ciel de Paris en fin de journée, semblait vouloir étouffer sous un drap gris le rouge éclat d’une ultime lueur du soleil mourant. La chaleur, pesante et moite, était insupportable. L’air n’entrait qu’avec peine par les vitres baissées de la voiture et Marianne, appuyée au velours trop chaud des coussins, respirait difficilement, cherchant à la fois un peu de fraîcheur dans cette atmosphère suffocante et un peu de calme pour ses nerfs parvenus à leur point extrême de tension.

Pour la seconde fois, elle se rendait à Passy. Lorsqu’elle y était arrivée, au matin, décidée à n’importe quel éclat pour voir Jason, ne fût-ce qu’un instant, et l’avertir, elle avait trouvé porte close. Seul, un concierge suisse en pantoufles, bougon et mal réveillé, était apparu quand Gracchus s’était pendu à la cloche de la grille. Dans un français rocailleux, l’homme des cantons l’avait informée qu’il n’y avait personne à la maison. Mr et Mrs Beaufort étaient à Mortefontaine où ils s’étaient rendus en sortant du théâtre[1]. La vue d’une pièce d’or avait tout de même décidé le bonhomme à indiquer que l’Américain devait rentrer vers le soir. Et Marianne, déçue, avait fait demi-tour en regrettant de n’avoir pas, pour une fois, suivi le conseil de Francis. Mais la vérité était si peu son fait !

Malgré la lassitude qu’elle devait à sa nuit blanche, malgré la douleur de sa hanche blessée qui lui donnait un peu de fièvre, la jeune femme avait été incapable de trouver le repos. Elle avait erré, comme une âme en peine, de sa chambre au jardin et du jardin à sa chambre, courant cent fois au salon pour y regarder l’heure au gracieux cartel de laque et de bronze. Le seul intermède dans cette interminable journée avait été la visite du commissaire de police venu poser quelques questions, embarrassées mais obstinées et perfides, sur le duel du petit matin. Marianne s’en était tenue à la version de Fournier : il ne s’agissait pas d’un duel. Mais visiblement, le fonctionnaire était reparti mal satisfait.

Quittant le cours la Reine, la voiture roulait maintenant à vive allure sur le Grand Chemin de Versailles qui, sous les arbres, suivait la Seine, se dirigeant vers la barrière de la Conférence. Un arrêt s’était produit à la hauteur des énormes travaux de construction du pont d’Iéna, presque terminé d’ailleurs, à cause d’un charroi de pierres qui avait été renversé dans la journée et qui obstruait encore une partie de la chaussée. Mais Gracchus, jurant comme un templier, avait réussi à franchir l’obstacle en mettant un instant sa voiture en équilibre instable et avait ensuite enlevé ses chevaux d’une rapide zébrure de fouet pour les lancer au galop vers la barrière.

La nuit était complètement tombée quand on atteignit les premières maisons du village de Passy, une nuit que les nuages d’orage, roulant comme de menaçantes fumées, rendaient singulièrement épaisse. Aucune lumière n’apparaissait dans la masse de végétation dense débordant les grilles des propriétés, si ce n’est une lueur jaune dans une maisonnette tapie près d’une porte charretière, indiquant que le concierge de la raffinerie de betteraves à sucre du banquier Benjamin Delessert était à son poste. A côté, l’ancien parc thermal de Passy, jadis plein de bruit et d’animation, n’offrait plus qu’un pesant silence, une longue obscurité où les arbres inertes paraissaient minéralisés dans l’air immobile.

Gracchus prit à droite et engagea ses chevaux dans une pente, montant doucement entre le jardin des Eaux et le mur d’une très grande propriété. Au bout de cette rue, d’élégantes lanternes dorées, pendues à des crosses de fer noir, éclairaient la haute grille et les deux petits pavillons d’entrée, gardiens jumeaux de l’hôtel de Lamballe. Mais Marianne fit arrêter sa voiture à mi-pente et ordonna à Gracchus de se ranger de façon à être aussi peu visible que possible. Et, comme le jeune cocher s’étonnait, elle ajouta :

— Je voudrais essayer d’entrer dans cette maison sans être vue.

— Pourtant, ce matin...

— Ce matin, il faisait jour et rechercher le secret eût été folie. Maintenant, il fait nuit, il est tard et je voudrais éviter, autant que possible, que l’on sût ma présence dans cette maison. Il ne pourrait en sortir que des inconvénients pour tout le monde et pour M. Beaufort en particulier, dit-elle en songeant à ce que pourrait être la réaction jalouse de Pilar si elle apprenait qu’en son absence Jason avait reçu, de nuit, une femme et une femme nommée Marianne.

Voyant que Gracchus détournait la tête d’un air gêné, Marianne comprit qu’il se méprenait et croyait qu’il s’agissait d’un rendez-vous d’amour. Aussi mit-elle tout de suite les choses au point.

— Jason court, cette nuit, un grand danger, Gracchus. Moi seule ai la possibilité de le sauver. Voilà pourquoi il faut que j’entre. Veux-tu m’aider ?

— A sauver M. Jason ? Je pense bien ! fit le brave garçon d’un ton joyeux qui renseigna Marianne sur le degré de soulagement qu’il éprouvait. Seulement, ça ne va pas être facile : les murs sont hauts, les grilles solides. Et quant à l’entrée qui donne sur la route de Versailles...

— Ce matin, j’ai remarqué dans le mur une petite porte qui ne doit pas être loin d’ici. Peux-tu ouvrir cette porte ?

— Avec quoi ? Je n’ai que mes mains, et si j’essaie de l’enfoncer...

— Avec ceci.

Et Marianne tira de sous sa mante de légère soie vert sombre un crochet de serrurier qu’elle mit dans la main de son cocher.

Sentant la forme de l’outil entre ses doigts, Gracchus poussa une exclamation étouffée :

— Ben !... ça alors !... Mais où...

— Chut ! C’est mon affaire, fit Marianne qui avait découvert l’outil dans le petit arsenal personnel de Jolival. (Comme le feu roi Louis XVI, le vicomte Arcadius avait toujours eu, pour la serrurerie d’amateur, un petit faible et gardait, dans sa chambre, une assez jolie trousse d’outils qui, chez un homme moins respectable, eût peut-être laissé planer quelques doutes sur son honnêteté) : Crois-tu pouvoir ouvrir une porte avec ça ?

— S’il n’y a pas de barre de fer derrière, c’est l’enfance de l’art, assura Gracchus. Vous allez voir !

— Un moment ! Va d’abord doucement jusqu’à la grille et essaie de voir s’il y a de la lumière dans l’hôtel. Vois aussi s’il y a un équipage ou des chevaux dans la cour. Je sais que M. Beaufort attendait une visite vers 8 heures, ajouta-t-elle. Il se peut que le visiteur soit encore là.

Pour toute réponse, Gracchus fit signe qu’il avait compris. Il ôta son chapeau qu’il alla ranger dans la voiture avec sa veste de livrée, gara la dite voiture dans un renfoncement du parc des Eaux Thermales encore obscurci par les énormes branches d’un vieil arbre puis, ayant constaté qu’elle était devenue à peu près invisible pour qui ne savait pas sa présence, il prit sa course vers la grille, grimpant le chemin sans faire plus de bruit qu’un chat.

Les yeux de Marianne s’étant assez habitués à l’obscurité pour qu’elle pût distinguer la petite porte, elle se dirigea vers elle et, après s’être assurée qu’elle était bien fermée, se tapit dans l’encoignure pour attendre le retour de Gracchus.