— Je t’aime... Devant Dieu qui m’entend, je jure que je t’aime et que je n’appartiens à personne !
— Va-t’en !...
Ouvrant les yeux, elle vit qu’il lui tournait le dos et qu’il avait mis entre eux toute la longueur du salon. Mais elle vit aussi qu’il tremblait et que la sueur collait sa chemise à sa peau brune. Péniblement, elle quitta son siège, mais dut s’y raccrocher un instant. Elle se sentait brûlante de fièvre et tout tournait autour d’elle. Mais elle ne pouvait pas partir avant de lui avoir dit, enfin, pourquoi elle était venue, avant de l’avoir mis en garde... Puisqu’il ne l’avait pas tuée, elle ne voulait plus qu’il meure ! Il devait vivre, vivre ! Même si elle devait passer le reste de ses jours à mourir lentement de l’avoir perdu. Après tout, elle avait commis, par son aveugle colère, une énorme sottise, il était juste qu’elle la payât !
Au prix d’un violent effort de volonté, elle repartit vers lui à travers les centaines de lieues de steppe désertique que représentait à ses yeux ce salon.
— Je ne peux pas partir, balbutia-t-elle... pas encore ! Il faut que tu saches...
— Je n’ai rien à savoir ! Je ne veux plus te voir jamais ! Va-t’en !
Malgré la dureté des paroles, la voix de Jason avait perdu sa fureur. Elle était pesante et sombre... étrangement semblable, tout à coup, à celle qu’un soir Marianne avait entendue dans un miroir...
— Non... Ecoute ! Ce soir, il ne faut pas que tu sortes ! C’est cela que je suis venue te dire ! Si tu vas chez Quintin Crawfurd, tu es perdu... tu ne verras pas se lever le soleil !
Brusquement, Jason se retourna et considéra Marianne avec une surprise qui n’était pas feinte.
— Chez Crawfurd ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Je savais que tu ne voudrais pas l’avouer, mais c’est inutile de nier parce que c’est du temps perdu. Je sais que l’Ecossais t’attend à 11 heures, avec d’autres hommes, pour une raison que je ne veux pas connaître parce qu’elle ne regarde que toi... et parce qu’à mes yeux tu ne peux pas avoir tort tout à fait.
— Quels hommes ?
Marianne baissa la tête, gênée d’avoir à prononcer ces noms de conspirateurs.
— Le baron de Vitrolles... Le chevalier de Bruslart.
De la plus imprévisible façon, Jason se mit à rire.
— Je ne connais pas ce M. de Vitrolles, mais je sais qui est le chevalier de Bruslart, et vous aussi, si j’ai bonne mémoire ? Voulez-vous me dire ce que j’ai à voir avec des conspirateurs ? Est-ce que vous espérez me faire croire que vous me faites l’honneur de me compter parmi eux ?
— Le moyen de faire autrement ? Ne devez-vous pas vous rendre chez Crawfurd, rue d’Anjou ? fit Marianne un peu démontée par l’absolu sang-froid, non dépourvu de gaieté qu’il montrait.
— Si fait ! Je dois me rendre chez Crawfurd, rue d’Anjou... demain matin, pour déjeuner. Et aussi pour admirer sa très remarquable collection de tableaux. Mais... si je vous comprends bien, je suis censé m’y rendre ce soir même, pour y rencontrer ces étranges personnages ? Voulez-vous me dire pour quoi faire ?
— Est-ce que je sais ! J’ai appris que vous trempiez dans une conspiration royaliste destinée à assurer à n’importe quel prix la paix avec l’Angleterre, que les conjurés devaient se réunir cette nuit chez Crawfurd, lequel Crawfurd jouerait, d’ailleurs, plus ou moins le double jeu, et que, cette nuit, Savary s’apprête à arrêter toute la bande qui sera conduite, sur l’heure, à Vincennes et fusillée sans jugement. Voilà pourquoi je suis venue ici : pour vous supplier de ne pas y aller... afin de garder la vie... Même si cette vie, c’est à une autre qu’elle appartient.
Jason se laissa tomber sur une chaise, les coudes aux genoux, et leva vers Marianne un regard où la stupeur le disputait à l’amusement.
— J’aimerais bien savoir où vous avez péché ce conte de bonne femme ? Je vous jure que je ne trempe dans rien du tout ! Moi, conspirant avec les royalistes, les hommes de ces princes émigrés qui n’ont su que Sauver leur peau, laissant le roi monter à l’échafaud et le petit Louis XVII crever de misère au Temple ? Moi aux côtés des Anglais ?
— Pourquoi non ? N’est-ce pas en Angleterre que je vous ai connu ? N’étiez-vous pas l’ami du prince de Galles ?
Jason haussa les épaules, se leva et fit quelques pas en direction de la bibliothèque.
— N’importe qui peut devenir « l’ami » de Georgie pourvu qu’il présente une originalité quelconque et ne soit pas tout à fait taillé sur le patron des autres hommes. En fait, il m’a accueilli dans sa bande parce que j’étais l’ami d’Orlando Bridgeman, qui est de ses intimes. C’est Orlando qui m’a aidé, recueilli, remis en selle quand j’étais démuni de tout après le naufrage de mon navire sur les côtes de Cornouailles. Nous nous connaissons depuis longtemps. J’ai donc un ami anglais. Mais cela ne signifie pas, il me semble, que je doive pour autant épouser les idées de toute l’Angleterre ? Surtout que, sans être en guerre déclarée avec elle, mon pays sent chaque jour les relations se tendre et se détériorer... la guerre approche.
Tout en parlant, il avait ouvert l’une des petites armoires qui formaient le bas de la bibliothèque, en avait tiré un flacon, un plateau et deux verres qu’il se mit à remplir. Là-haut, le fracas de l’orage s’éloignait. On n’entendait plus que de vagues grondements mêlés au bruit de la pluie diluvienne qu’il avait amenée et qui s’abattait sur la ville, flagellant les feuilles d’arbre et pianotant rageusement aux vitres et aux ardoises des toits. Envahie d’un inexprimable soulagement, Marianne s’était assise sur la banquette du clavecin et laissait les battements de son cœur se calmer peu à peu. Elle ne comprenait plus rien à l’absurde aventure de ce soir, sinon que Jason n’était pas en danger, ne l’avait jamais été... et qu’il n’avait jamais songé à conspirer contre Napoléon. Sinon, aussi, qu’il s’était singulièrement radouci à son égard... La fièvre serrait ses tempes et battait dans sa gorge. Jamais Marianne ne s’était sentie aussi fatiguée mais, obstinément, elle cherchait à rassembler les morceaux du puzzle absurde que représentaient les derniers événements de sa vie, cherchant à comprendre...
— Enfin, fit-elle lentement, pensant tout haut plutôt que s’adressant directement à Jason, enfin vous étiez bien à Mortefontaine avec votre... avec la señora Pilar et vous en êtes bien revenu sans elle ?
— Exact ! J’y étais et j’en suis revenu ce soir.
— Vous en êtes revenu... parce que vous aviez une visite à recevoir, une visite que j’ai vue quitter cette maison.
— Jusque-là, rien à dire ! fit Jason. Vous êtes parfaitement renseignée, mais, je le répète, jusque-là seulement ! L’affaire Crawfurd relève d’une brillante imagination, et, à ce sujet, je pense que c’est mon tour de poser les questions. Tenez, prenez ça ! Vous devez en avoir besoin.
« Ça », c’était l’un des deux verres de vin d’Espagne qu’il venait de servir. Marianne le prit, machinalement, but quelques gouttes qui brûlèrent un peu sa gorge en passant, mais qui lui firent du bien.
— Merci, fit-elle en reposant le verre sur le coin du clavecin. Vous pouvez questionner, je répondrai.