S’attendant à une nouvelle algarade quand elle dirait qui était son informateur, elle baissa les yeux, résignée d’avance, et, avec un soupir, noua ses mains sur ses genoux. Il y eut un petit silence durant lequel Marianne n’osa pas relever la tête, pensant que Jason choisissait ses questions. Mais il se contentait de la regarder.
— Bien ! dit-il enfin. Dans ce cas, je n’ai qu’une seule chose à vous demander : le nom de la personne à qui vous devez cette fantastique histoire, car il faut que j’essaie de voir clair dans tout ce fatras. Vous n’avez pas inventé ça toute seule. Qui vous a dit que j’allais chez Crawfurd pour conspirer ?
— Francis...
— Francis ? Vous voulez dire Cranmere ? Votre mari ?
— Le premier de mes maris ! précisa Marianne avec rancune.
— Ne revenons par là-dessus ! fit Jason avec impatience. Mais d’où le sortez-vous celui-là ? Où et quand l’avez-vous vu ?
— Hier soir, chez moi. Quand je suis rentrée du théâtre, il m’attendait, dans ma chambre. Il y était entré en sautant le mur du jardin et en escaladant le balcon.
— C’est incroyable ! C’est insensé’ ! Mais racontez. Je veux tout savoir... Quand cet homme-là se mêle de quelque chose, on peut s’attendre à tout.
En effet, il n’y avait plus la moindre trace d’amusement sur le visage tendu de Beaufort. Accoudé au clavecin, il ne dominait pas seulement Marianne, assise, de toute sa haute taille, mais aussi de son regard impérieux qui s’attachait au joli visage penché. Durement, il ordonna :
— Et d’abord, regardez-moi ! J’ai besoin de savoir si vous dites toute la vérité.
Toujours ce soupçon nuancé de mépris ! « Que faudrait-il faire, songea Marianne douloureusement, pour qu’il admette enfin que je l’aime et qu’il n’y a plus que lui au monde, pour moi ? » Mais elle obéit, leva la tête. Son regard vert, extraordinairement calme et limpide, vint se poser sur celui de l’homme penché vers elle.
— Je vais tout vous dire, fit-elle simplement. Vous jugerez.
Il ne lui fallut que peu de mots pour retracer la scène qui l’avait opposée, la nuit précédente, à Francis Cranmere. A mesure qu’elle parlait, elle suivait sur le masque acéré du corsaire la course rapide et changeante des impressions : étonnement, colère, indignation, mépris, pitié aussi, mais Jason ne prononça pas le moindre mot, pas la plus petite exclamation tant que dura le récit. Néanmoins, quand Marianne eut fini, elle put noter avec joie que les yeux bleus du marin avaient perdu presque toute leur dureté.
Il demeura là, un instant, à la regarder en silence puis, haussant les épaules avec un soupir, il se détourna d’elle et s’éloigna de quelques pas.
— Et vous avez payé ! gronda-t-il. Le connaissant comme vous le connaissez, vous avez payé, aveuglément ! Il ne vous est pas venu à l’idée qu’il pouvait mentir, que ce n’était qu’un prétexte pour vous arracher de l’argent ?
« Et toi, songea Marianne tristement, il ne te viendrait pas à l’idée que je t’aime assez pour avoir perdu la tête ? que, pour sauver ta vie, je lui aurais donné tout ce que je possède ?... » Mais elle ne formula pas à haute voix cette amère pensée, se contentant de répondre mélancoliquement :
— Il donnait de telles précisions que je n’ai pas pu ne pas le croire. C’est lui qui m’a dit que vous seriez tout le jour à Mortefontaine, lui encore qui m’a dit que vous en reviendriez seul, lui enfin qui m’a appris qu’une visite importante devait vous être rendue ce soir... et tout cela s’est révélé exact, puisque ce matin, à l’aube, je suis accourue ici pour entendre tout cela de la bouche de votre concierge. Tout était exact... sauf le plus important, mais pouvais-je le deviner ?
— Moi, un conspirateur ! lança Jason avec rage. Et vous avez cru ça ? Est-ce que vous ne me connaissez pas assez ?
— Non, fit Marianne gravement, non... à dire vrai, je ne vous connais pas du tout ! Songez que vous avez d’abord été pour moi un ennemi, puis un ami et un sauveur avant de devenir... un indifférent !
Le mot eut quelque peine à passer, mais Marianne néanmoins le prononça fermement. Puis très doucement, elle ajouta :
— Lequel de ces hommes est le vrai Jason, puisque, de l’indifférence, il semble que vous soyez revenu à l’inimitié... si ce n’est à la haine ?
— Ne dites pas de bêtises, fit-il rudement. Qui peut être indifférent à la femme que vous êtes ? Il y a en vous quelque chose qui pousse aux pires excès. On ne peut que vous aimer avec passion... ou avoir envie de vous tuer ! Il n’y a pas de demi-mesure.
— Apparemment... vous avez choisi la seconde formule !... Je ne peux pas vous le reprocher. Mais, avant de vous quitter, il y a une chose que je voudrais savoir.
Il lui tournait le dos, regardant machinalement la pluie cingler les vitres et l’univers noir du jardin.
— Quoi ?
— Cette visite... si importante qu’elle vous a fait revenir de chez la reine d’Espagne, je voudrais savoir... pardonnez-moi !... Je voudrais savoir si c’était une femme ?
A nouveau il se retourna, la toisa, mais il y avait cette fois dans ses yeux comme un reflet d’involontaire tendresse :
— Cela a tant d’importance ?
— Plus que vous ne sauriez croire. Et je... je ne vous demanderai plus jamais rien ! Même vous n’entendrez jamais plus parler de moi.
Cela fut dit d’une voix si douloureusement résignée, si humble aussi qu’elle trouva le défaut de l’armure. Un élan, dont il ne fut pas maître, jeta le corsaire un genou à terre auprès de la jeune femme dont il emprisonna les deux mains dans les siennes :
— Folle que tu es ! Cette visite n’avait d’importance qu’au point de vue commercial et c’était celle d’un homme, d’un Américain comme moi : mon ami d’enfance Thomas Sumter qui vient de partir pour assurer le chargement de mon navire. Tu sais, ou tu ne sais pas, qu’à cause du Blocus certains grands producteurs français s’adressent aux navires américains pour le transport de leurs marchandises. C’est le cas d’une aimable dame qui, à Reims, dirige de grandes caves de vin de Champagne et Mme Veuve Nicole Clicquot-Ponsardin me fait confiance depuis que je navigue. Thomas vient de conclure pour moi le dernier marché et gagne Morlaix dès cette nuit pour en assurer l’acheminement vers... l’extérieur de l’Empire. Voilà toutes mes conspirations ! Tu es contente ?
— Du Champagne ! s’écria Marianne riant et pleurant à la fois. C’est de Champagne qu’il était question ! Et moi qui ai cru... Oh ! mon Dieu ! C’est trop beau, c’est trop merveilleux !... c’est trop drôle ! J’ai raison de dire que je ne te connais pas du tout !
Mais Jason n’avait fait que sourire de la joie de la jeune femme. Ses yeux sombres et graves dévoraient avidement son visage illuminé de bonheur.
— Marianne, Marianne ! Qui es-tu toi-même avec ta naïveté d’enfant et tes roueries de femme avertie ? tu es tantôt claire comme le jour et inquiétante comme les ténèbres et je ne saurai peut-être jamais ce qui est vrai en toi.
— Je t’aime... c’est cela qui est vrai.
— Tu as le pouvoir de me faire endurer l’enfer ou de me changer moi-même en démon. Es-tu femme ou sorcière ?
— Je t’aime... je ne suis que celle qui t’aime.
— Et j’ai failli te tuer ! Et j’ai voulu te tuer...
— Je t’aime... j’ai déjà oublié !...
Doucement, les fortes mains brunes avaient glissé le long des bras de Marianne, se refermaient autour d’elle, l’attiraient contre une poitrine dure et chaude, tandis que les lèvres de Jason se posaient sur ses yeux, sur ses joues, cherchant sa bouche. Tremblante d’une joie si forte qu’elle crut, un instant, qu’elle allait en mourir, Marianne s’abandonna aux bras qui la serraient maintenant, se blottit plus étroitement contre Jason et ferma ses yeux, si brillants de larmes qu’en se fermant ils mouillèrent son visage. Leur baiser eut le goût du sel et de la flamme, la douleur et l’âpreté, l’ardeur et la tendresse de ce que l’on a longtemps attendu, longtemps désiré, longtemps imploré du ciel sans vraiment espérer être exaucé. Il fut une éternité de quelques secondes, ne s’interrompit que pour reprendre avec plus de passion encore.